Les pois chiches trempés de Fatna

Hay Smara, rue numéro 4. Assise par terre parmi les autres commerçants plus ou moins modestes de la souiqa, Fatna vend des œufs, de la paille de fer, du savon noir et des pois chiches trempés à un dirham le verre. Fatna est âgée mais elle n’a pas d’âge. Elle fait partie de ces gens pour qui la date de naissance est un mystère et dont, de toute façon, on ne fête pas l’anniversaire. Mais Omar, son voisin, révèle que le mari de Fatna, lui, est presque centenaire.
Fatna est intimidée par l’attention qu’on lui porte soudain. Elle a du mal à comprendre que ce sont ses pois chiches qui lui valent autant d’intérêt, de la part notamment de ce journaliste qui tente de l’interroger. Il faudra que Omar la rassure en disant qu’il en prend la responsabilité puis qu’il s’installe d’autorité à ses côtés pour qu’elle accepte de se laisser photographier. Deux enfants passent.
L’un fait des courses pour sa mère, l’autre l’accompagne. Le récipient de plastique où trempent les pois chiches est allégé d’un verre. Fatna encaisse son dirham et s’apprête à servir un autre client qui entre-temps s’est arrêté pour acheter du savon noir.
Un dirham de pois chiches trempés… Le Ramadan c’est aussi, pour beaucoup, des marchandises qui ne se vendent pas dans les supermarchés ; et des marchandes telle que Fatna, assise par terre dans la rue numéro 4, qui débouche tout droit sur le boulevard Mohammed VI, à Casablanca.
En tournant à gauche au sortir de la rue numéro 4, dirigez-vous vers le temple des pois chiches en gros, la Rahba. Dans un bâtiment qui date d’un temps révolu, des tonnes de céréales, de féculents et de légumineuses s’offrent à vous. Rassurez-vous, rien ne vous oblige à acheter par sacs de vingt-cinq kilos. Pour vous, ça sera quoi ? Un kilo de pois chiches et autant de lentilles pour les quinze prochains jours de harira ? Des fèves séchées, pour varier ? Le plaisir d’acheter au prix de gros, il y en a pour qui cela n’a pas de prix…
Dans les allées de la Rahba, des femmes qui vous donnent l’impression d’être soudain transporté à la campagne vous proposent leurs services : elles ont l’œil et la main pour nettoyer le blé, le maïs, les lentilles, des pierres et autres corps étrangers. Il est quatre heures de l’après-midi, certaines d’entre elles n’ont pas encore gagné assez d’argent pour pouvoir retourner chez elles, dans leurs douars aux environs de Casablanca. Driss Tahiri, l’un des grossistes de la Rahba, qui y a pris la succession de son père il y a vingt ans après s’être essayé au commerce des chaussures, a le sourire malgré la conjoncture : «Ramadan est un mois de faible activité, c’est pendant Chaâbane que nous vendons le mieux…»
L’une des femmes vient lui demander de lui avancer quelques dirhams « pour pouvoir rentrer chez elle », dit-elle. Driss pousse un soupir de résignation : il n’a encore rien vendu de la journée…
Quleques instants plus tard, un client se présente. Il se fait servir cinq kilos de soja et autant de pois chiches. L’homme est pharmacien, adepte d’une diététique qui ne manque pas de surprendre Driss et les deux aides qu’il emploie : il a supprimé, en effet, le blé et les céréales traditionnelles de son alimentation, pas forcément bénéfiques prétend-il, contrairement à ce que l’on pourrait croire. Pendant ce temps, loin de ces considérations diététiques pour le moins déconcertantes, Fatna a vendu son dernier verre de pois chiches trempés de la journée. Ça n’est pas demain la veille qu’elle épaissira de farine de soja le bouillon de sa harira…

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