Mazagan l’éternelle

Mazagan l’éternelle

Mazagão de son nom portugais, Mazagan, Rusibis ou Gytte a également été baptisée la «Deauville du Maroc» par un certain général Lyautey. Avant lui, l’éminent mathématicien, géographe et astronome Ptolémée avait mentionné, dans ses écrits datant du deuxième siècle et relatifs à la côte ouest africaine, le port de Rusibis.
Les coordonnées de latitude évoquées par Ptolémée, calculées selon le système dont il disposait à l’époque, situent Rusibis comme étant la Al-Jadida contemporaine. Rusibis, qui doit signifier «le chemin de la campagne», serait l’appellation donnée par les Romains au patelin qui deviendra postérieurement Mazagan.
Bien avant les deux épris de «La Nouvelle», près de six siècles avant Jésus-Christ, Hannon le Carthaginois, amiral de son état qui effectua un long périple longeant la côte ouest du continent noir, avait relaté la visite de ce qu’il appela «Cap Soleis», qui correspondrait au Cap Mazagan, dans la région de l’actuel Azemmour. Hannon avait notamment évoqué le contact établi avec les autochtones, dont ceux de la localité de Gytte, qui ne serait autre qu’Al-Jadida, selon les traducteurs de la Grèce antique. Les récits scribouillés de Hannon représentent, ainsi, les plus vieux documents faisant mention de la future «Nouvelle».
Plusieurs siècles plus tard, marqués par une série de belligérances, de guerres, de sièges, de conquêtes et de croisades, la ville d’Al-Jadida se dresse sereinement aux portes de l’Atlantique. Cependant, une autre guerre s’y est déclarée : celle de l’urbanisme, particulièrement, y fait rage et la «Ville Nouvelle» se trouve, une fois de plus, au centre des plus voraces des convoitises.
En effet, Al-Jadida dispose aujourd’hui d’atouts à même de magnétiser les investisseurs de tout poil. Cela dit, Al-Jadida est, avant tout, une ville de souvenirs où les nostalgiques puisent des quantités intarissables d’énergie. Une petite virée dans les rues de la plus portugaise des villes marocaines conduira, inévitablement, le visiteur inquisiteur vers les remparts protégeant l’ancienne cité.

La Cité portugaise
Fondée en 1914, soit douze années après le débarquement impromptu des légionnaires portugais, Mazagan était promue à un avenir des plus agités. L’an 1502, un navire lusitanien allait échouer sur les côtes marocaines. N’ayant pu partir sur les traces de Vasco De Gama, nos amis portugais allaient bientôt découvrir que le lieu de leur naufrage était une découverte avérée, un véritable don du ciel. Ils s’activèrent à la construction d’un fortin et prirent leur mal en patience. Appréhendant la position stratégique dont jouissait la localité et le poids de ses richesses, la couronne du Portugal jugea opportun d’y construire une citadelle. Protégée par d’épais remparts infléchis vers l’intérieur, signe révélateur de l’avènement de l’artillerie, la cité portugaise est défendue par quatre tours, deux s’orientant vers la mer, les deux autres vers la terre ferme, en plus du donjon du gouverneur. On recense ainsi les bastions de l’Ange, Saint-Esprit, Saint-Sébastian et Saint-Antoine.
Mazagan ouvre ses portes sur les vestiges pacifistes d’un lieu de culte, l’église portugaise de Mazagan, monument classée en vertu du Dahir du 18 septembre 1918.
De nos jours, l’église sert d’espace d’exposition. En ce mois de juillet 2004, y sont exposés des manuscrits authentifiés, parmi lesquels une copie de «Sahih Al-Boukhari» qui, sans aucun doute, ne passera pas inaperçue. D’une valeur inestimable, certains ouvrages datent du Xe siècle de l’Hégire.
Une sorte de mini-théâtre utilisé pour les répétitions. Les matériaux qui recouvrent murs et piliers semblent avoir été sauvegardés.
Deux vasistas orientés côté Est, l’un rectangulaire surplombant l’ancienne porte principale et l’autre, circulaire, tout en haut, laissent filtrer une lumière bariolée, grâce à la verroterie multicolore qui les compose.
À la sortie de l’église, l’on redécouvre le côté en face, où le restaurant «La Portugaise» et autres bazars ont élu domicile, contribuant grâce aux nuances des produits exposés à la magie de la cité. Levant les yeux vers le ciel, au-dessus des échoppes, tout comme c’est le cas des ruelles avoisinantes, le style portugais est encore présent.
Pots aux fleurs agrémentant les fenêtres derrière lesquelles on décèle des rideaux, dont la rusticité laisse croire qu’ils ont été légués par les Lusitaniens. Un petit détail de plus qui contribue intensément à la magnificence de la forteresse.
S’enfonçant davantage dans la cité, elle se dresse subitement, sur le côté gauche, devant vos yeux émerveillés. La citerne qui a alimenté Mazagan en eau potable des décennies durant vos ouvre ses bras.

La Citerne portugaise
En franchissant la porte de la Citerne portugaise, l’on ne se rend pas compte que l’on vient de franchir une porte temporelle, qui possède la capacité de projeter l’intrus à plusieurs siècles en arrière. Le sol, le plafond voûté, les murs, les matériaux, tout y est. Rien n’a changé. La salle, se dressant sur la gauche, qui accueille le voyageur dans le temps, servait de grenier où étaient stockées les réserves de blé. Elle sert actuellement à l’exposition de tableaux et de croquis mettant en relief des ports et des cités marocains. En face de l’entrée, une autre porte se dresse. Un portillon sur lequel les outrages du temps sont bien visibles et dont l’arc est recouvert de mousse. De chaque côté de celui-ci, sont entreposés des boulets de tailles différentes, servant à alimenter les canons et les catapultes.
Au milieu de ce décor d’un autre âge, Abdeljalil El Bouâlami surgit de nulle part. Tempes grisonnantes, puisque c’est tout ce que laisse entrevoir sa «taguiyya» blanche, l’homme est le guide de service, officiant au sein de la Citerne depuis… 1952. Un monument dans le monument ! Nous suivons donc le gourou de la Citerne, qui allait nous livrer tous ses secrets. Édifiée en 1514, la Citerne portugaise servait de salle d’armes où les soldats, également, pouvaient trouver refuge. Elle fera office de quartier militaire jusqu’en 1541. Cette année-là, les légionnaires furent déménagés et le lieu fut transformé en citerne, collectant les eaux de pluies et les préservant pour un usage ultérieur.
Une fois abordé l’escalier se situant derrière la seconde porte, les senteurs humides, jalousement gardées par les maîtres des lieux, viennent titiller le sens olfactif du visiteur. Dans ce gigantesque réservoir de 34 m2, une nappe d’eau est en permanence gardée au centre, surplombé par une ouverture circulaire, que les Portugais utilisaient pour puiser de l’eau. L’eau, régulièrement déversée au centre de la citerne, conjuguée aux rayons de lumière qui s’infiltrent par la bouche circulaire, offre une vue magnifique, offrant ainsi un reflet ésotérique du plafond et des fabuleuses colonnes qui le portent.
Justement, le plafond, constitué d’immenses arcades ressemblant étrangement à des ailes de chauve-souris, est supporté par 25 imposants piliers. La Citerne, quant à elle, est alimentée par quatre canaux recueillant l’eau de pluie à partir de la terrasse, pour la déverser ensuite au sein du réservoir. À noter qu’à la base de l’une des colonnes, une mosquée fut édifiée, la seule de Mazagan. Une mosquée qui, elle aussi, porte le poids d’une longue histoire.

Retour vers le passé
Nous sommes en 1769. Cela fait déjà 267 ans que les Portugais sont parmi nous. Cela fait, également, deux mois que Sidi Mohammed Ben Abdellah a serré l’étau autour de Mazagan. Les Marocains avaient, préalablement, chassé les Portugais des autres agglomérations qu’ils avaient occupées, ne laissant d’autres alternatives aux occupants que de se réfugier dans la ville de Mazagan, dernier bastion de la présence portugaise.
Le jeune Sultan faisant éterniser son siège, celui-ci finit par étouffer les Portugais qui, au prix des pertes résultant des confrontations armées et sous les ordres de Lisbonne, finirent par évacuer les lieux. L’évacuation eut en effet lieu, en faveur de la disposition des forces marocaines de donner un assaut final, dont la conclusion s’avérait fatale pour les occupants.
Ces derniers procédèrent à la politique de la terre brûlée, mettant le feu aux édifices, tuant les chevaux, brisant les armes et truffant les bastions d’explosifs. Leur sortie en catastrophe fut ponctuée par une série d’explosions, qui ont dû faire plusieurs victimes parmi les libérateurs précipités dans l’optique de sécuriser les lieux.
Certainement par soucis de fierté qui caractérisent les combattants marocains, ceux-ci boudèrent la Cité portugaise, restée déserte une fois libérée. Les séquelles résultant de sa dernière bataille valurent à la cité le sobriquet de «Al-Mahdouma», traduisez la «la Ruinée».
Ce n’est que vers 1820 que le Sultan Moulay Abderrahman donna ses instructions pour une remise à jour de la ville, insistant sur la construction impérieuse d’une mosquée. Celle là même qui fut édifiée sur l’une des colonnes de la Citerne portugaise. La cité lusitanienne fut ainsi repeuplée et l’on s’avisa, fierté oblige toujours, de ne plus jamais mentionner le nom de «Mazagan» mais «La Neuve» ou «La Nouvelle», en référence à sa nouvelle peau. Al-Jadida vit le jour.
Ce récit chevaleresque arrivant à terme et la visite des lieux touchant à sa fin, notre ami Abdeljalil commença déjà à nous manquer ! Néanmoins, celui-ci, gardant un petit morceau pour la fin, se fera un plaisir de porter à notre connaissance que la Citerne portugaise ne fut découverte, par les Marocains, qu’en 1916, et par un pur hasard.
«Un commerçant était adossé à cette étrange bâtisse et, un beau jour, certainement sur un coup de tête, il décida d’agrandir son échoppe. Celui-ci se mit à démolir le mur arrière de son magasin, creusant à coup de pioche afin de gagner de l’espace. Quelle fut sa stupéfaction lorsque, soudainement, il fut emporté par un courant d’eau. C’était l’eau conservée par la citerne…», précise Al-Bouâlami. Quittant le réservoir historique, l’on ne peut que ressentir un petit pincement au coeur, tellement on a rêvé dans cette tranche de passé. La visite peut se poursuivre dans les ruelles en labyrinthe de la cité. Sur le côté donnant sur l’Atlantique, une immense bouche donnant accès à la mer, bloquée par de solides barreaux, ne manquera pas d’attirer l’attention et de rappeler la fuite précipitée des Portugais.
Tournant les talons à la citadelle, une dizaine de minutes suffisent pour jeter l’ancre à Sidi Bouzid, l’une des plus convoitées des stations balnéaires marocaines.

Sidi Bouzid, le Saint au regard bienveillant
«J’accompagnais souvent papa dans les chantiers qu’il tenait à l’époque, c’était dans les années 60. Je me souviendrais toute ma vie de cette pente, bordée d’arbustes, qui mène à la plage Sidi Bouzid. À l’époque, il ne devait pas y avoir plus d’une dizaine de chalets…», se souvient, sourire nostalgique au coin des lèvres, Nadia Meliani, une Marrakchie inconditionnelle de la ville d’Al-Jadida et de sa station balnéaire.
Sidi Bouzid est, aujourd’hui, une agglomération en constante évolution. Tout le monde en veut, tout le monde se l’arrache. À telle enseigne que la petite station, qui a fait le bonheur des estivants trois décennies durant, est en voie de devenir une ville à part entière.
Les chantiers fleurissent à tout bout de champs. L’urbanisme y a même pris des allures plutôt étranges. Ce ne sont plus des bungalows qu’on y construit, mais bel et bien d’immenses villas. Le charme de la localité en prend un coup, certes, mais la logique des choses en veut ainsi. Inutile de mentionner que Sidi Bouzid et Al-Jadida ne font plus qu’une seule entité.
La fièvre de la croissance qui a touché «San Bouzid» aura, tout de même, contribué à la promotion du site. On notera la création de nouvelles unités touristiques, palliant la carence enregistrée en ce sens. Maisons d’hôtes et restaurants ont poussé un peu partout. On soulignera également l’introduction de nouvelles activités, telle la location de jet-ski ou de planches à voile.
Actuellement, un port de plaisance est en pleine édification, dans la partie extérieure de Sidi Bouzid, à proximité du mausolée du Saint qui a donné son nom à ce lieu magnifique. Les aoûtiens sont toujours plus nombreux et l’implantation de commerces en pleine ascension.
Ceci étant, la beauté du site est toujours à l’ordre du jour et il fait toujours bon y être. Savourer les marches nocturnes sur la jetée, organiser un feu de camp ou, tout simplement, prendre un bain de minuit, autant de choses où l’on s’impliquerait avec un réel plaisir. Cependant, toutes les bonnes choses ont une fin. Qu’à cela ne tienne, le Saint ne nous aura pas laissé sur notre faim ! L’aube se lève sur Sidi Bouzid et il est temps de lever le camp, histoire de toucher la dernière étape d’un périple merveilleux. Un autre Saint, plus ancestral, est en train de s’impatienter.

Moulay Abdellah Amghar, un Saint, un moussem
Cap au Sud à travers une route sinueuse, le voyage n’aura duré que quelques minutes. Situé à 14 kilomètres d’Al-Jadida, ce hameau doit beaucoup au «Salih» Moulay Abdellah Amghar. En effet, le Saint est pour beaucoup, pour ne pas dire «tout», dans les manifestations qu’abrite cet ancien village de pêcheurs.
Une semaine durant, d’innombrables troupes de Fantasia se succèdent pour animer la semaine de Moulay Abdellah. Ponctué par les airs de chanteurs et chanteuses populaires, de Chikhat ou de Haouzi, le moussem est, en fait, le plus important de sa catégorie. Il est hors de question pour les centaines de cavaliers invétérés de rater le plus grand rendez-vous qui leur est consacré. Ils arrivent des quatre coins du Royaume pour la plus belle communion hippique traditionnelle. Un festival grandiose qui se tient au mois d’août et qui attire une foule abyssale de visiteurs.
Autrefois, les cavaleries représentant les régions du Maroc se déplaçaient par caravanes entières, emmenant femmes et enfants pour ce rituel sacré. On y chante, on y danse, on fait la fête et l’on savoure les plats traditionnels marocains, dont l’incontournable méchoui, préparé dans les règles de la tradition. A lui seul, le moussem de Moulay Abdellah Amghar peut se targuer de drainer une foule à laquelle aucun autre Moussem ne peut prétendre. Sa proximité de la ville d’Al-Jadida, en plus de Sidi Bouzid et des localités avoisinantes, le pourvoit à foison en festivaliers.
En parallèle aux festivités, les affaires ne sont pas en reste. Les commerces ambulants prospèrent de façon vertigineuse en cette période de Moussem. Tout comme les stands forains qui font le bonheur des visiteurs. Autant d’activités qui servent de cortège au festival.
Moulay Abdellah est ceinturé par des ruines antiques, présumées être l’oeuvre des Romains, selon les uns. D’aucuns laissent entendre que ces vestiges ne sont autres que l’héritage légué par une ancienne civilisation berbère ayant peuplé la région, les Amghariyines. Thèse qui semble plus plausible en vertu de l’identité de Moulay Abdellah, Amghari de par sa descendance.

Épilogue
La gorge serrée, les noms des cibles tous rayés un à un sur la liste, le chemin du retour s’annonce imminent. Aussi long que puisse paraître ce périple fantastique, celui-ci a été d’une furtivité excessive. Nous n’avons fait que survoler Mazagan, la vielle-dame, la belle et exquise Al-Jadida. Les nombreux sites qui font sa richesse sont encore à découvrir, d’où la nécessité d’y effectuer, incessamment, une «Nouvelle» virée exploratrice…

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