Ramadan nocturne : Après la fin de la faim

Aux alentours de 18 h, le compte à rebours commence. Ce n’est plus les montres qui affichent le temps, mais plutôt les estomacs qui commencent leur tic-tac, pendant que les mains sont fébriles de préparer l’assaut.
Les rues sont désertes, il règne un silence impressionnant. Ce n’est que le silence précédant la tempête. Tout se joue en une fraction de seconde ; dès l’appel à la prière du «Maghrib», les bouches se ruent sur les douceurs amoncelées sur la table. Commence alors le rituel féroce. L’indigestion semble un moindre mal, comparée à la faim. C’est terminé. La vie revient petit à petit. Les estomacs, pleins et lourds de bonnes choses, prennent leur temps pour digérer. C’est au tour des rues de commencer à se remplir. Il est déjà 20h, les cafés débordent déjà.
Pendant le mois de Ramadan, la vie ne reprend son cours effréné que lorsque tombe le soir. On se croit alors en Espagne. Des familles entières déambulent sur les grandes artères, ou bien se retrouvent aux terrasses des nombreux cafés. L’atmosphère devient festive.
Les cafés renaissent ainsi de leurs cendres, le service est rapide, les jus frais, la musique omniprésente. Tous les moyens sont bons pour attirer une clientèle assoiffée de caféine et de nicotine, la majorité des cafés proposent des « formules Ramadan » : baisse des prix, dattes, briwate et viennoiseries parfois servies gratuitement. Le mois de Ramadan est une période où tout le monde veille, comme chacun sait. Les terrasses sont assiégées, le répit doit attendre les heures tardives. On prend le temps de faire le plein d’air et de couleurs, mais aussi de ces senteurs qui constituent un véritable réservoir d’émotions et d’idées que chacun façonnera plus tard à son goût. Pendant ce temps, les maîtresses de maisons ont tout le temps de penser au plat du S’hour, et parfois même à celui du prochain Ftour. Les terrasses des cafés ne sont pas les seules à accueillir les jeûneurs libérés, les boîtes de nuit, réaménagées à l’occasion du Ramadan, proposent des soirées tout aussi animées qu’en temps «normal». L’ambiance est pétrie de musique et de fumée de Narguilé. Le soir, l’énergie qui faisait défaut le jour, est de nouveau disponible. Elle stimule l’envie pressante de sortir, de revivre et voir revivre les autres. Sortir dépasse en fait le stade des habitudes. Cela devient une obligation dans la vie de presque tous. Car même si la télévision ne manque pas d’arguments pour retenir les gens, la rue a souvent le dernier mot, tellement plus vivant ! infiniment plus captivant. Elle offre le spectacle irrésistible de la ville qui revient à la vie. La ville qui s’arrache de la pénombre et renie sa lenteur pour se réconcilier avec le rythme effréné de ses journées.  Pendant le Ramadan, les villes et les gens se situent hors du temps, animés qu’ils sont d’une effervescence éphémère…
L’une des particularités des soirées de Ramadan est la coexistence de profils aux mêmes endroits de profils radicalement différents. Familles avec enfants, couples sans enfants, célibataires en quête d’âme sœur, étudiants, lycéens, fonctionnaires et commerçants, ceux qui ont jeûné par conviction et ceux qui n’ont fait que se soumettre à l’obligation ou à l’habitude. Tout ce monde communie dans la même ferveur : celle des rues désormais fréquentables jusqu’à très tard, tout le monde faisant semblant d’avoir oublié que le reste de l’année, nos villes sont généralement désertes à la nuit tombée. C’est précisément cette impression de liberté, de sécurité et d’une certaine permissivité qui fait que ramadan devient paradoxalement, après le Ftour, le mois de tous les excès : à commencer par l’abus de sommeil le jour et l’excès de vie la nuit…
Mais la fin de la faim, c’est aussi, pour de nombreux musulmans, le temps de l’assouvissement des besoins spirituels, les pratiques de recueillement et de contemplation.
Ramadan, mois béni entre tous, qu’il soit pleinement vécu ou stoïquement subi, vous invite à savourer son miel secret : rendez-vous lors de la vingt septième nuit, la nuit sacrée. Peut-être verrez-vous le ciel s’ouvrir pour vous illuminer…

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