Reportage : Odyssée pacifique du Danube : Mission accomplie

Reportage : Odyssée pacifique du Danube : Mission accomplie

1er septembre 2007, port de Vienne. Le Theodor Koerner, un bateau battant pavillon autrichien, donnait l’impression d’être un village planétaire. Un air de dépaysement flottait sur ce bateau. Des saltimbanques de différents horizons, d’Europe et du Maghreb, voire du Mexique, échangeaient des propos dans différentes langues. L’attroupement attendait sur un pied ferme. Chacun savait ce que l’on attendait de lui. "Faire la guerre à la guerre". Seul objectif à bord, il se conjugue en plusieurs langues… Qui est-ce qui aurait pu réunir des gens de différents bords culturels en ce mémorable jour à Vienne, point de départ d’une longue et néanmoins très belle escapade pacifiste sur le Danube? Ce périple peut-il ramener la paix dans un monde déchiré par autant de guerres et de drames inutiles ? La parole poétique peut-elle faire taire les canons ? Autant de questions se bousculaient dans la tête… La réponse était toutefois évidente, du moins pour celles et ceux qui ont eu l’occasion, – et la chance , d’embarquer dans cette aventure pacifiste qui a vu le jour dans la réalité des eaux méditerranéennes.

"L’Odyssée du Danube" est la continuité logique de deux précédentes biennales réalisées en Méditerranée en 2001 et en 2003. Les "anciens", plus expérimentés et autrement aguerris, envisageaient cette récidive avec sérénité, autant de sérénité que l’artisan de cette aventure, Richard martin, vice-président de l’IITM, est un grand aventurier. Il a réussi à faire partir en 2001 à Marseille un bateau militaire roumain avec à bord une centaine d’artistes pour un périple pacifiste de deux mois à travers la Méditerranée. Il récidivera en 2003 en faisant repartir le même bateau pour un long périple à travers la Méditerranée et l’Adriatique. Le message était on ne peut plus clair : "transformer un bateau de guerre en instrument de paix". Folle idée, que certains ont eu tort d’accueillir au début avec beaucoup de scepticisme. C’était mal connaître l’homme, qui était derrière cette cause. Un grand poète debout. «Avec Richard Martin, l’anarchie a trouvé son poète», a entonné avec sa voix d’airain le célèbre cinéaste et poète Armand Gatti. «Avec des cris d’oiseau, nous allons ensemble donner l’alarme», exhorte Richard Martin, confiant. De quoi remonter le moral des troupes qui se préparaient à partir en guerre contre la guerre. Première destination, après Vienne : la Slovaquie. Dimanche 2 septembre, à 18 heures, le Theodor Koerner met le cap sur Bratislava, capitale de la Slovaquie. Le bateau, affrété par l’IITM, offrait le joli spectacle d’une scène flottante. Ici, des partitions improvisées par ce qui allait devenir l’orchestre international de la paix ; là, un montage poétique en préparation ; ailleurs, des journalistes interviewent les "sherpas" de cette aventure audacieuse, avec à leur tête Richard Martin. Un spectacle haut en couleurs s’offre au regard des journalistes, qui étaient là pour fixer, – sur le marbre de la page blanche, par enregistrement sonore, ou par images interposées-, les moments privilégiés de ce que Richard Martin appelle, et pas vraiment à tort, la belle aventure des archers de la paix. Les messagers de l’amitié, et de la fraternité entre les peuples, en dehors de toute distinction de couleur, de religion, de langue ou de culture. Un principe que ni les aléas climatiques, ni les fatigues (bleues) de la navigation, et encore moins les malentendus qui pouvaient naturellement surgir ici ou là, n’ont réussi à entamer. Dire combien les archers étaient soudés, unis et solidaires. Une seule chaîne humaine se forme autour de cette belle idée : «Nous sommes faits pour nous entendre».

Les passagers, de quelque bord qu’ils soient, ont apporté, à qui veut bien entendre et voir la preuve que la coexistence entre personnes appartenant à des cultures différentes, est possible.  D’entrée, et alors que le bateau faisait sereinement son chemin à travers les rivages du Danube, une formidable complicité est née. La preuve par la musique. Quelques moments après que le bateau ait levé les amarres, et alors que les matelots se préparaient à lever le drapeau du prochain pays d’accueil, la Slovaquie, les instrumentistes à peine rencontrés improvisent un excellent air en hommage à "l’Odyssée du Danube". Un festival de belles mélodies, qui semblaient surgir du fond du Danube, le plus grand fleuve de l’Europe, pour remonter à travers monts et rivages vers le ciel. Une heure après le départ de Vienne, Bratislava, capitale de la Slovaquie et porte d’entrée dans ce petit pays de l’Europe centrale, était à portée du regard. Un ami slovaque se met à expliquer, dans un français approximatif, les mystères de cette ville millénaire qui, à l’instar de Budapest en Hongrie ou Vienne en Autriche, fut la ville de couronnement des rois. «Bratislava est aussi la ville de la culture par excellence. Chaque année, sont organisés de nombreux événements culturels», renchérit l’ami slovaque, qui énumère par la même occasion le chapelet des édifices historiques imposants que possède cette ville. Il en voulait pour exemple le centre historique formidablement rénové, où l’on peut découvrir des fontaines et ruelles romantiques, des édifices et palais baroques, comme celui que la municipalité de Bratislava nous fera visiter au lendemain de l’arrivée du bateau à Bratislava. Un véritable bijou de l’art baroque, où l’empereur français Napoléon avait signé son traité de paix avec les pays européens occupés. Un beau voyage dans le temps nous a été offert dans cet imposant édifice, qui respire l’histoire. Au-delà des visites guidées à travers les sites historiques de Bratislava, un beau moment de rencontre se passera entre le public et les gens de "Odyssée". L’étape Bratislava devait marquer le lancement du programme culturel de l’Odyssée du Danube. L’Orchestre international de la paix fera sa première apparition publique. Ce fut un succès total. En dépit de la pluie, cet orchestre, accompagné par la voix soyeuse de Touria El Hadraoui, fera palpiter les colonnes du vieux et néanmoins prestigieux édifice de l’Institut français de Bratislava. Les chants du melhoun ont envoûté l’audience, qui en redemandait.

Le public n’avait pas besoin de warming, il a vite épousé la cadence tant et si bien que scène et parterre ne faisaient plus qu’un seul corps. Et ce n’est pas tout … De retour sur le bateau, une autre surprise attendait le commun des pacifistes. Bouchra Ahrich, une comédienne connue et reconnue, fera un excellent duo avec une jeune comédienne-poétesse algérienne. Ibtissam, comme aimaient à l’appeler les pacifistes. Grande coïncidence : les textes poétiques que l’une et l’autre avaient apportés étaient du même auteur : le poète marocain Ahmed Lemsayeh. Il s’agissait des recueils "Petites lettres" et "Qui a brodé l’eau ?". Un grand moment de joie se produit quand les deux comédiennes ont apparu avec des habits confectionnés dans la pure tradition marocaine : deux caftans sertis d’atours hauts en couleurs locales. Une bel exemple de fraternité maroco-algérienne. Objectif atteint par l’Odyssée. «Un périple de convivialité, de rencontres culturelles et musicales, de fraternité entre les peuples différents et pourtant complémentaires», se félicite l’ancien directeur de l’ISADAC, Ahmed Massaïa, qui a également fait le voyage. Après Bouchra et Ibtissam, un autre grand moment de poésie était au rendez-vous. Deux comédiennes tchèques étaient venues droit de Prague pour offrir aux passagers des lectures théâtralisées d’un choix de textes de poètes tchèques, dont notamment Vaclav Havel. D’autres récitals suivront au fil … des escales. Après Bratislava, le Theodor Koerner a levé l’ancre vers Budapest, surnommée la reine du Danube. La capitale hongroise, une ville de l’Europe de l’Est réputée la plus libre, invite à la rêverie avec ses maisons peintes, les tours du bastion des pêcheurs, et surtout, mais alors surtout, avec le prestigieux théâtre national de Budapest. Un véritable joyau architectural de ce nouveau millénaire, avec une scène mouvante, des effigies de grandes personnalités de l’art dramatique européens … C’est dans cet édifice majestueux que Richard Martin donnera la première représentation de sa création mondiale, avec la participation de l’une des plus brillantes danseuses contemporaines , Marie-Claude Pietragala. La chorégraphie a donné la réplique à la parole poétique, dans une symbiose comme seuls des artistes de la trempe d’un Richard Martin peuvent créer. Une autre représentation sera donnée plus tard au théâtre régional de Belgrade, en Serbie. Le Theodor Koerner y sera accueilli le 7 septembre avec les sons de l’accordéon et du violon, à la faveur d’une ville qui portait encore les traces des bombardements que lui ont administrés dernièrement les chasseurs de l’OTAN, en raison des crimes perpétrés par des militaires serbes à l’encontre des civils bosniaques. La chaleur de l’accueil que les hôtes ont réservé aux passagers du Theodor Koerner dénotait d’une volonté de montrer que les Serbes, – contrairement à l’image que les médias occidentaux voulaient en donner -, étaient un peuple pacifique. L’offensive pacifiste menée par l’IITM ne s’arrêtera pas à Belgrade. Après la Serbie, le Theodor Koerner devait se rendre à Turnu Severine et Cetate en Roumanie, puis en Svishtov, en Bulgarie, avant de finir à Bucarest, dernière escale de l’Odyssée du Danube. Mission accomplie.

Mesnaoui: «Ce projet s’inscrit dans notre stratégie culturelle»

Le théâtre national Mohammed V a participé, du 1er au 15 septembre 2007, à la troisième édition du périple méditerranéen pour la Paix. Une délégation du Théâtre de Rabat s’est envolée le 30 août à destination de Vienne, qui a vu partir le navire autrichien, le Theodor Koerner, vers la Slovaquie, la Hongrie, la Serbie, la Roumanie et la Bulgarie. «Le théâtre national Mohammed V a vu que ce programme culturel, l’Odyssée du Danube, s’inscrit dans sa stratégie, à savoir l’ouverture sur l’autre rive de la Méditerranée, en plus de notre souci de faire représenter la culture marocaine aux pays de l’Europe de l’Est», a expliqué Abdellatif Nassib El Mesnaoui, directeur du Théâtre national Mohammed V. «J’ai été heureux que la poésie et la musique marocaines ont trouvé une bonne place dans le programme de l’Odyssée du Danube, et j’ai été encore plus heureux de constater que le public a beaucoup apprécié notre culture», s’est réjoui M. Mesnaoui.    

Massaïa : «C’est un beau périple culturel»

«J’étais très heureux d’avoir participé encore une fois à l’Odyssée culturelle organisée par l’IITM dont je suis membre depuis plusieurs années ; très heureux d’avoir côtoyé des artistes et des intellectuels de différents pays à bord du bateau de croisière le Theodor Koerner, un bateau de convivialité, de rencontres culturelles et musicales, de fraternité entre les peuples différents et pourtant complémentaires : telle est la leçon que nous pouvons tirer de ce périple culturel sur l’un des plus grands fleuves d’Europe : le Danube».
«Cependant, ce qui m’a le plus ému et interpellé, c’est l’escale au port culturel de Cetate en Roumanie. Un port culturel aménagé par Mircea Dinescu, l’un des plus grands poètes de Roumanie qui a l’idée géniale de créer une fondation dans ce lieu pour accueillir les artistes en résidence. Le ponton fût construit et le port entièrement rénové à l’occasion de l’arrivée du Theodor Korner et les invités qui étaient à son bord. L’accueil fut des plus spectaculaires au vrai sens du mot : une fête gargantuesque, des groupes de musique traditionnelle et moderne, une exposition de scultures et de peintures sur corps réalisées par les artistes en résidence et surtout l’amabilité et la gentillesse de cet homme de culture hors pair. Ce fut un moment des plus impressionnants et des plus instructifs de cette belle Odyssée menée de main de maître par son concepteur : Richard Martin, le plus fou des saltimbanques de la Méditerranée."

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