Sénégal : Le Ramadan à Touba

«Que ma demeure soit une cité bénie qui accorde le bénéfice charismatique du pèlerinage aux indigents qui n’ont pas pu accomplir le pèlerinage à La Mecque », disait Abdoulahi Cheikh Ahmadou Bamba (1852-1927), quelque temps avant son exil forcé au Gabon, en 1895. Ce saint homme, sacralisé à travers les âges, a donné au Sénégal la confrérie des Mourides, deuxième en terme d’importance après les Tidjanes dont elle serait, en fait, une sous-confrérie.
Depuis, cet opposant spirituel à la colonisation, a gagné le cœur de nombreux Sénégalais regroupés aujourd’hui autour de la confrérie des Mourides. Quant à la demeure du Cheikh, elle est devenue une ville, la cité sainte de Touba, à 250 kilomètres de Dakar,  avec une police locale, une organisation spécifique, et, depuis quelques années, le rêve d’un aéroport international. Située dans le département de Mbacké (région de Diourbel), Touba regroupe aujourd’hui plus d’un million d’habitants.
La vie des nombreux habitants tourne généralement autour de la vénération du cheikh disparu et celle-ci est perpétuée à travers une succession de Califes généraux qui eurent, chacun en son temps, à peser sur la balance politique du Sénégal. N’est-ce pas, le «Ndiguel» du Calife (Fatwa en arabe) qui a porté Wade au pouvoir. L’actuel président sénégalais, Mouride en puissance, se comporte d’ailleurs à Touba comme un simple Talibé venu chercher la bénédiction. Naturellement, ici le Ramadan se double de nombreux rites.
La ville dispose de son calendrier propre, de son propre observatoire pour la lune. «Si l’on se situe à l’Est de Touba, on retranche une minute si la distance excède 27 km,. Si l’on se trouve à l’Ouest de Touba, on ajoute une minute tous les 27 km. Si c’est au Nord ou au Sud on retranche une minute tous les 100 km », recommande le calendrier tiré des travaux de Serigne Fallou Mbacke, fils de Serigne Abdoul Khadr Mbacke, tous deux descendants du grand Calife. Chez les Mourides, l’entraide est très développée, rappelant à certains égards les sectes franc-maçonniques.
L’organisation sociale, très structurée, fait que, les Talibés (étudiants) contrôlent aujourd’hui une bonne partie de l’économie sénégalaise. Certains Talibés différent des autres. On les reconnaît à Touba, mais aussi dans d’autres villes du Sénégal, à Dakar notamment, à leur accoutrement. Vêtus de longues tuniques colorées, avec des dread locks  et de longues barbes, ils rappellent le look reggae. Sauf qu’en plus de leurs vêtements singuliers, ils se mortifient en public à l’aide de gros gourdins. Renseignements pris, il s’agit de Baye Fall, des descendants d’un des fidèles serviteurs du fondateur du Mouridisime. Ce dernier avait, paraît-il, exempté de prière à son Talibé, lui promettant le paradis.
Depuis, tous les descendants de celui-ci, les Baye Fall, se sont appliqués la prescription et, par conséquent, ne font pas la prière. Outre la prière, les Califes Mouride encouragent le travail manuel, le défrichage et l’agriculture. Mais il est évident que l’aspect rutilant de la plupart des cortèges de fils de Marabout qui roulent dans de grosses cylindrées, s’éloignent de plus en plus des enseignements de Cheilh Mouhammadou Fadilou, deuxième Calife du Mouridisme, et qui, avait dit : «La vie mondaine m’avait tourné le dos pendant 60 ans et je n’ai point cherché son contact.
Maintenant qu’elle draine tous ses privilèges vers moi, c’est à moi de lui tourner le dos en lui rendant la monnaie de sa pièce tout en sachant que je ne vivrais pas avec elle autant d’années qu’elle m’a abandonnée. Faites bien attention, Ô Mourides, aux leurres de l’existence mondaine. Par les mirages de la vie ici-bas, le monde existentiel consiste à trahir tous ses compagnons. Trahissez-le donc, avant qu’il ne vous joue son tour infaillible.» Une imprécation utile de nos jours quand on voit l’opulence maraboutique qui règne à Touba.

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