Souvenirs de « Al-Tahrir » (13)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (13)

En parlant de la résistance marocaine, nous ne la réduisons pas uniquement aux événements de 1953, mais la faisons remonter à cet instant où le peuple marocain avait commencé à mesurer le danger que la présence coloniale française représentait pour lui en tant que nation aux constituants accomplis et aux éléments solidaires et unis. Cette conscience était certainement présente parmi le peuple bien avant l’agression colonialiste, mais elle ne s’est véritablement concrétisée qu’après qu’il eut souffert de l’expérience de l’occupation puis de la colonisation, qu’il eut rejeté les considérations oiseuses, et qu’il se fut aperçu de l’inutilité des solutions qui, bâties sur les transactions, ne pouvaient aboutir qu’à des compromis. C’est seulement lorsque le peuple opta pour la lutte armée que la résistance marocaine ne matérialisa, qu’elle commença à prendre sa forme normale et à assembler ses éléments constitutifs.
Il était naturel que le 20 août constituât pour le peuple marocain –y compris son élite intellectuelle- un choc violent qui fit basculer toutes les fausses valeurs, toutes les considérations futiles, politiques et autres, pour ouvrir la voie à la résistance véritable, celle qu’anime un esprit révolutionnaire, et que guide un idéal devant lequel tout les éléments imparfaits s’amenuisent jusqu’à disparaître. L’idée qui régnait sur les esprits au lendemain du 20 août était une idée révolutionnaire: libérer le pays, en usant pour cela de toute la force et toute la violence nécessaire. Le choc avait été tellement violant et tellement inattendu que les esprits s’étaient tous tournés vers les deux revendications les plus urgentes : l’indépendance du pays, et le retour de son Roi légitime. Toute l’énergie de la résistance, toutes les ressources du peuple, seront mises au service de ces deux revendications, à tel point que –sciemment ou non- l’on en négligera d’autres, probablement moins urgentes, mais qui n’en constituaient pas moins le véritable but de la lutte et l’ultime finalité de la résistance.
Ces deux revendications à peine satisfaites, la griserie de la victoire à peine évaporée, il apparaissait à tous –combattants et patriotes non armés- que la lutte n’avait pas encore pris fin, que le combat continuait, que les revendications naguère secondaires devenaient à présent prioritaires, plus importantes même que l’indépendance, étant donné que cette dernière perdait peu à peu son sens et sa portée véritable, dans un climat de corruption et de dépravation qui ne faisait que s’aggraver au fil des jours.
Nous regrettons aujourd’hui que l’idéal révolutionnaire qui dirigeait la résistance –bien qu’ayant atteint sa maturité au sein de la lutte consciente et générale- ne sût pas mettre suffisamment à profit son expérience passée, ni en tirer les leçons qui s’imposaient. Une sorte de rechute semblait avoir atteint les forces politiques conscientes. La résistance avait, à l’évidence, renoncé à son idéal révolutionnaire, permettant à la dépravation et à la corruption de refaire à nouveau surface.
Il est cependant une réalité historique immuable : si les individus finissent par mourir ou par se faire tuer, les idées, elles, sont immortelles; et si les hérauts renoncent aux idéaux que naguère ils défendaient, les idéaux, eux, ne cèdent jamais la moindre parcelle de terrain. Des individus disparaissent ; d’autres prennent la relève, tenant après eux le flambeau qui en reste toujours un, ardent et lumineux. Il arrive, certes, que ceux qui le tiennent sentent leur ardeur diminuer, ils optent parfois pour l’attentisme et les solutions pacifiques, bâties sur les compromis, mais ne tardent jamais –s’ils croient sincèrement en l’idéal- à reprendre le flambeau pour aller de l’avant. C’est exactement ce qui advint le 25 janvier 1959. Loin d’être un nouveau soulèvement ou une nouvelle révolution, ce qui se passa ce jour-là s’inscrivait en fait dans la continuité de la pensée du soulèvement et de la révolution qui avaient pris consistance au lendemain du 20 août 1953.
Il ne faut cependant pas oublier que la révolution qui s’est déjà interrompue une fois pourrait encore le faire à plus d’une reprise si elle hésitait, tergiversait ou consentait aux compromis, comme le Mouvement de la résistance l’avait fait auparavant.
Une seule et unique alternative s’offre donc à nous : opposer aux conditions qui sont les nôtres, et aux contraintes auxquelles nous sommes soumis, un esprit révolutionnaire qui se refuse à reculer, sachant qu’un tel esprit est le seul à être à même de nous aider à atteindre les buts qui s’avèrent aujourd’hui urgents : une véritable démocratie et une authentique justice sociale ; ou alors nous induire nous-mêmes en erreur, en nous laissant aller à des considérations futiles et dénuées de tout sens, dans lequel cas le peuple, tôt ou tard, se lèverait pour défendre lui-même ses revendications et tenir lui-même le flambeau de sa révolution. » Al-Jabri. Al-Tahrir ; le 18 juin 1959.

3- Le drame des résistants
Un jour de la première semaine de novembre 1659, et comme nous discutions, Youssoufi et moi-même, des problèmes d’actualité qui suscitaient un intérêt particulier, il me proposa de rédiger une série d’articles à publier à l’occasion des trois fêtes nationales qui approchaient : celle commémorant le retour de Mohammed V, celle de l’Indépendance et celle du Trône (respectivement 16,17, et 18 novembre). Comme trois années d’indépendance venaient de s’écouler, et que le gouvernement Ibrahim, investi le24 décembre 1958, allait fêter bientôt sa première année d’exercice, Youssoufi proposera que l’on profitât de cette occasion pour passer en revue ce qui avait pu être réalisé et ce qui n’avait pu l’être. Après discussion, il fut convenu que la série serait de cinq articles. Je consacrai le premier à la situation dramatique que vivaient les anciens résistants, non seulement du fait que leur action avait débuté avec l’exil de Mohammed V pour prendre fin à son retour, mais également au vu de la situation vraiment dramatique que vivaient ces résistants et leurs familles, situation qui ne souffrait plus aucune tergiversation.
Les articles paraîtront sous l’intitulé « A l’occasion de nos fêtes nationales, un regard rétrospectif sur les années qui viennent de s’écouler ». Le premier portera en sous-titre : «Le drame de la résistance »; les quatre autres seront consacrés aux conditions dans lesquelles le gouvernement Ibrahim avait été investi, et aux réalisations de ce gouvernement, notamment sur le plan économique et sur celui de la politique extérieure.
Nous reviendrons sur ces derniers articles dans le numéro que nous consacrerons à ce gouvernement. Contentons-nous pour l’instant de reproduire le premier, dont voici le texte :
« Au moment où le peuple marocain se prépare à célébrer ses fêtes nationales –le 32ème anniversaire de l’intronisation de S.M Mohammed V, et la commémoration du retour victorieux de Sa Majesté, quand elle revint au pays pour proclamer la fin de l’ère de la tutelle et du protectorat et l’avènement de celle de la liberté et de l’indépendance- au moment où le peuple s’apprête à fêter ces victoires, acquises au prix de batailles âpres et coûteuses qu’il avait livrées sous le drapeau des résistants, dont bon nombre sont tombés, martyrs de l’honneur et de la liberté de ce pays ; au moment où nous nous apprêtons à fêter la fin de la troisième année de notre indépendance et le début de la quatrième, il sied que nous considérions d’un regard rétrospectif l’année qui vient de s’écouler, pour évaluer ce que nous avons été incapables d’atteindre, fin de pouvoir juger de la continuité de notre lutte et de savoir où nous en sommes…”.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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