Souvenirs de « Al-Tahrir » (34)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (34)

La nouvelle conception du pouvoir, prônée par Sa Majesté, exprime justement -me semble-t-il- une volonté de vaincre ces handicaps structurels.
Aussi, n’est-il possible d’en saisir l’utilité que si l’on dévoile la structure générale à travers laquelle s’exerçait l’ancienne conception du pouvoir ;

3-Le gouvernement du Makhzen avant le protectorat
Après une brève description du gouvernement du Makhzen avant le protectorat français, le traducteur Benchenhou expose l’état de ce gouvernement, ainsi que ses relations avec l’Administration coloniale vers la fin du protectorat:
« Le gouvernement du Maroc était –et est toujours- connu sous le nom du Makhzen. Le Palais royal, ou Maison du Makhzen, renferme les appartements privés du Roi, ainsi que le Cabinet royal, connu également sous le nom du Mechouar. Outre la Maison principale du Makhzen, sise à Fès, le Sultan dispose d’une résidence dans chaque ville, où il descend quand il s’y rend ou y fait passage. La cour se subdivise, quant à elle, en trois classes : les compagnons, les commis, et les membres du guich (les militaires). Les premiers se répartissent à leur tour en deux catégories : les ahl al-chkara et les ahl al-koummiya. Soldats accompagnant le Sultan dans sa capitale comme lors des voyages, et constituant les membres du gouvernement –Chancelier, ministres et scribes- les ahl al-chkara sont placés sous l’autorité du Grand vizir qui, directeur du Cabinet royal, tenait également lieu de Premier ministre. Les ahl al-khommiya, relevant du caïd (directeur) du Mechouar, sont affectés, quant à eux, au service personnel du Sultan.
Majordomes, cuisiniers et valets chargés des services des Ablutions et de la Prière, ce sont tous des esclaves, relevant de l’autorité du Chancelier royal.
«Ce dernier, quant à lui, tient auprès du Sultan la fonction de secrétaire privé, s’interposant entre lui et les gens du peuple, et interdisant qu’on le voie sans autorisation expresse. Confident du Sultan, il est, le plus souvent, l’informateur qui le met au fait de ce qui se passe hors des murailles du Palais, mais aussi son garde personnel et le garde des Sceaux. Jouissant au sein du Palais d’une confiance à laquelle nul autre que lui ne peut prétendre, il est également conseiller du Sultan pour les affaires urgentes comme pour celles courantes. C’est pourquoi les affaires du Royaume sont saines lorsque le Chancelier est un homme pieux, brouillées et entachées de corruption quand il est lui-même corrompu.»
Le directeur du Mechouar est, lui, «le maître de la Maison royale, chargé d’y faire régner l’ordre». Investi d’autorité vis-à-vis des ministres eux-mêmes, il était là pour les rappeler à l’ordre quand leur arrivait de s’écarter des dispositions prévues par le Protocole de la Maison, comme il avait en charge l’organisation des fêtes et cérémonies.
«Le Sultan investit ses collaborateurs des fonctions tels les ministères, les magistrats, les gouvernements locaux, le contrôle des comptes et la police. Les hommes d’Etat reçoivent ces charges selon le bon plaisir du Sultan qui, ayant la haute main sur ces affaires, donne ainsi la preuve de son autorité et de son pouvoir.»
Quant aux ministres, ils étaient au nombre de cinq :
– Le Grand vizir (al-Sadr al-A’dham) : directeur du Cabinet royal et homme de première influence dans la gestion des affaires du Royaume, il est investi des charges de la régence en cas de non-majorité du roi légitime ;
– Le «ministre des Mers», équivalent de celui des Affaires étrangères de nos jours;
– L’Intendant des intendants, chargé des Dépenses et autres affaires financières ;
– Le Fourrageur, chargé des Affaires du corps militaire-logement, habillement, nourriture, etc. Il tire son nom de l’une de ses fonctions essentielles: celle de pourvoir de fourrage les chevaux de la Cavalerie ;
– Le ministre des Dolérances, chargé de percevoir, de classer et de présenter au Sultan les réclamations déposées contre les différents gouverneurs du Royaume ;
– Le service des Abus, chargé de superviser et de sanctionner la conduite des gouverneurs.
Concernant les finances de l’Etat à l’avènement du protectorat : «Les recettes n’étaient soumises à aucun autre contrôle que celui de la conscience personnelle du responsable qui en était chargé. Les intendants ayant acquis une réputation de laxisme et de corruption, le pays ne tarda pas à se trouver en état de décadence». Les dépenses de «l’Etat» se montaient, elles, «du temps de Hassan I, à quinze millions de pesetas argent», affectés comme suit : «En premier lieu, le Sultan et sa noble Famille : 1500000 pesetas ;
En second, ses nobles Parents, installés à Fès, Meknès, Marrakech et Rabat : 850000 pesetas ;
Le reste des nobles : 500000 pesetas;
Chancellerie royale, directeur du Mechouar et des différents autres départements du Makhzen : 400000 pesetas ;
Entretien des Palais royaux : 200000;
Frais divers : 100000.»
Viennent ensuite, après le ministre, les juges et adouls. « Le Sultan nommait, à la tête des provinces, des gouverneurs dénommés caïds. Chefs militaires, chargés d’enrôler les hommes de troupe et de leur verser leurs soldes, ces caïds faisaient également office de juges civils, intervenants pour trancher les différends. Par ailleurs, ils oeuvraient au maintien de l’ordre dans les villes mises sous leur autorité, entretenaient les constructions makhzéniennes s’y trouvant, et percevaient les montants des amendes et impôts.». «La hisba, ou contrôle des comptes, était également un département important ; à sa tête, le mouhtassib –qui recevait son autorité du gouverneur local- avait pour charge de réprimer les fraudes et autres délits commerciaux.» La police, elle, «avait pour tâche de maintenir l’ordre public et de défendre les institutions monarchiques. Ses membres étaient des soldats de l’armée du Sultan».
Concernant l’armée, «les rois alaouites avaient pour habitude de recruter leurs soldats d’abord parmi les membres de tribus –en particulier les Oudaya, les Cherarda, les Ouled Jamae, les Cherarka, les Mnabha, les Immour et les Ouled Delim- qui fournissaient traditionnellement des contingents à l’armée; ensuite, parmi l’armée des Bouakher, composée d’hommes de couleur que l’on enrôlait de force. C’était Moulay Ismaïl qui avait constitué cette armée en rassemblant les restes des contingents africains ayant servi les Saadiens. Il leur avait fait prêter serment de fidélité sur le livre de hadith de al-Bukhârî, d’où leur nom. Il y avait ensuite l’armée régulière ; composées de soldats issus de tribus différentes, les corps de cette armée étaient placés sous les ordres de chefs européens. Sous Moulay Abdelaziz, ils étaient dirigés par le colonel Mac Lean. Enfin, le sultan pouvait, en cas de besoin, mobiliser les tribus du Gharb.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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