Souvenirs de « Al-Tahrir » (4)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (4)

C’est ainsi que j’appris que Baçri avait été arrêté trois jours seulement après notre arrestation. J’ai également pu faire parvenir, par cette même voie, des messages oraux et écrits à ma femme. Parmi les détenus se trouvait mon homonyme et parent, Mohamed al-Jabri, alias Bouziyane, qui avait été arrêté alors qu’il se rendait en visite routinière au siège du parti. Le cinquième jour, quand vint l’heure de l’appel, heure de toutes les tensions et toutes les craintes, on entendit appeler Mohamed al-Jabri. Nous étions alors allongés par terre, à attendre l’heure du transfert vers l’enfer de Moulay Chérif. A l’annonce de mon nom, je jetai un coup d’oeil aux gardes. Ils étaient manifestement étrangers à Casablanca et ne me connaissaient donc vraisemblablement pas. Me tournant vers mon cousin allongé près de moi –il souffrait d’une violente colite – je lui laçai : «Vas-y, toi !». Il comprit tout de suite et se leva sans mot dire. Un de nos gardiens, ne pouvant contenir un sourire, se détourna… Parvenu à Moulay Chérif, Bouziyane eut un accès de douleur, réel ou fictif, qui obligea ses geôliers à le transporter à l’hôpital où il séjourna un bon moment, échappant ainsi à la torture. Deux semaines s’écouleront avant que l’on vînt à nouveau appeler al-Jabri. Plus d’homonyme à faire se substituer à moi.
Je partis donc avec mon «comité d’accueil» qui me fit monter, les yeux bandés, dans une voiture aux vitres grillagées. Parvenus à Moulay Chérif, vers 21h, on me fit monter un escalier. Là, on m’ôta le bandeau des yeux. La première scène que je vis alors fut celle de corps allongés par terre, les mains et les pieds entravés et ensanglantés, l’air exténué, le visage tourné vers le mur. Je reconnus Abdelouahed Radi et Moustapha Ammar, qui me lancèrent un regard apitoyé en me voyant conduite vers la dernière pièce à droite.
Elle était nue. Pour tout meuble, un bout de natte râpée jeté à même le sol. Je n’allais pas tarder à comprendre qu’il s’agissait d’une antichambre de la torture. En effet, à mon arrivée, je trouvai là un vieil homme de la campagne, n’ayant manifestement aucun lien avec l’UNFP ni avec le cadre dans lequel nous avions été arrêtés. Trente minutes environ après mon arrivée, on vint chercher mon colocataire. Toute la nuit durant, les cris du pauvre homme me parvinrent, emplissant la lourde atmosphère de ce lugubre endroit. Je ne devais jamais plus le revoir. Le matin venu, je demandai à aller aux toilettes.
Quand on m’y autorisa, je sortis dans le couloir pour tomber sur Radi et les autres, toujours allongés au même endroit. Il me regarda et je m’empressai de faire un signe de dénégation. Lui et ses compagnons d’infortune croyaient évidemment que c’était moi que l’on avait torturé la nuit passée. Je séjournai quelque temps dans la pièce déserte. L’intensité des tortures avait nettement diminué. Un soir, vers 21h, on vint me chercher. En pénétrant dans la salle de torture, je poussai un discret soupir de soulagement. Trois de mes cinq tortionnaires étaient en effet des amis qui me connaissaient bien pour avoir longtemps monté la garde devant le siège du journal et participé aux nombreuses saisies dont il avait fait l’objet. Leur chef était bien connu de tous ; son subordonné immédiat était feu Moutanabbi, un ancien combattant qui, ayant sans doute des comptes à régler avec ses compagnons de la Résistance, était particulièrement dur à leur égard. Durant la lutte armée contre les occupants, il avait cependant été sauvé par des patriotes de Figuig, qui l’aidèrent à échapper aux autorités coloniales, lorsque ces dernières l’eurent identifié comme étant un des auteurs des attentats de Casablanca. Depuis, il considérait cette aide comme une dette personnelle envers les gens issus de Figuig.
Quand je fis donc mon entrée dans la salle de torture, deux des geôliers –un petit trapu, surnommé Sbaa (le Lion), et un Noir rabougri que je préfère appeler Haj, surnom que tous d’ailleurs se donnaient – se mirent à me «préparer» pour la séance de torture. Après m’avoir bandé les yeux, le Lion me fit M’allonger sur un long siège. Sous ma tête, un récipient rempli d’un liquide sale, près duquel était posée une serpillière à la vue tout aussi peu ragoûtante.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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