Souvenirs de « Al-Tahrir » (40)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (40)

Les compétences du gouvernement –objet de ce propos- devaient donc se limiter à l’émission de décisions relatives à l’application des textes législatifs émanant du Roi, et éventuellement à présenter des propositions de loi.
D’aspect évidemment justificatif, le rapport n’en n’était pas moins une réussite, au vu des circonstances au sein desquelles il fut présenté, notamment en ce qui concernait le point le plus important aux yeux du parti ; celui du rôle que pouvaient avoir à jouer les autres parties imposées lors des négociations fondatrices d’Aix-les-Bains. Limiter les compétences du gouvernement aux négociations avec la France, revenait en fait à maintenir la décision aux mains du parti. De même, confier les pouvoirs au Roi, c’était «les confier au peuple lui-même, étant donné que les décisions du Roi seront toujours bénéfiques pour le peuple», mais également parce que la relation entre le Parti et le Roi était, depuis 1943 au moins, une relation d’alliance, renforcée par le pacte secret qui les unit lors de la présentation du Manifeste de l’Indépendance, le 11 janvier 1944.

5- Une erreur d’évaluation…
Mais en procédant à tous ces calculs, le comité exécutif omettait vraisemblablement une autre éventualité : que les autres parties pouvaient intervenir pour faire changer les relations que le parti entretenait avec le Palais. Ces autres parties comptaient en effet dans leurs rangs des éléments appartenant au pouvoir purement nominal que les autorités coloniales avaient laissé aux mains du Sultan. Quand les Français avaient décidé de démettre Mohammed V pour le remplacer par une personne docile de leur choix, les hommes du Makhzen s’étaient retrouvés dans cette alternative : approuver la décision prise par les autorités coloniales –ce que la plupart d’entre aux firent d’ailleurs- ou manifester une opposition allant de la démission à la réprobation passive. C’est ainsi qu’émergeront des personnalités que l’on qualifiera tantôt de patriotes modérés, tantôt d’indépendants.
Citons M’barek Bekkay, Fatmi Benslimane, Lahcen Youssi, Rachid Mouline, Ahmed Rhéda Guédira et Ahmed Zeghghari, qui, tous auront proclamé leur loyauté à Mohammed V, avec qui les uns étaient en contact avant l’exil, les autres n’établissant ces contacts qu’après.
Ce sont donc ceux-là qui apparaîtront en tant que «dirigeants nationaux» de la Troisième force au retour de Mohammed V, quand commenceront les consultations visant à la formation d’un gouvernement de coalition. En acceptant que ces autres parties participent au gouvernement et que des départements importants leur soient confiés, le Comité exécutif oubliait, ou du moins négligeait-il, la possibilité pour ces parties de s’allier elles-mêmes au Palais, non plus contre les autorités coloniales, mais contre tout pouvoir éventuel de l’Istiqlal lui-même. C’est ainsi qu’elles entameront leur rôle de Troisième force, intervenant entre les forces populaires que l’Istiqlal représentait, et le Roi, derrière lequel ce parti avait mobilisé le peuple, en tant que symbole du patriotisme et de la lutte pour l’indépendance.
Cette éventualité –qui pourtant allait vite se concrétiser- échappa-t-elle donc à la vigilance du Comité exécutif ?
A en croire certains membres du Comité –notamment Mahdi et Adberrahim Bouabid- il s’agissait d’une erreur, non de calcul, mais d’évaluation des éventualités. Cela transparaît clairement dans l’insistance de ces membres sur l’alliance patriotique entre Mohammed V et le Mouvement national. En acceptant d’ajourner la réforme du système gouvernemental que la Maroc héritait du protectorat, ils exprimaient leur confiance inébranlable en Mohammed V et en les promesses répétées dans ses discours à la rédaction desquels participaient justement des dirigeants du parti. Mais ce faisant, ils oubliaient qu’un chef d’Etat reste en fin de compte un homme comme les autres, susceptible –quand il est doté de tous les pouvoirs- de succomber à l’influence des proches, partisans et autres nouveaux «pourvoyeurs de conseils», exactement à l’image de ce qui était advenu du parti de l’Istiqlal lui-même, lorsque les relations familiales étroites avaient retenu ses dirigeants de convier un Congrès national d’où aurait émané une nouvelle direction, plus à même d’exprimer l’évolution que le parti avait connue depuis 1944. C’est cette tendance des dirigeants de l’Istiqlal à ajourner la démocratie au sein du parti lui-même, qui rendit concevable et possible son ajournement au niveau de l’Etat et de la société tout entière. Si ces dirigeants sont en droit de faire des reproches à ce propos, c’est donc bien à eux-mêmes qu’ils devraient les adresser… Nous reviendrons sur l’ajournement de la démocratie dans le volume consacré à ce sujet.

6- Un gouvernement où l’Istiqlal ne se retrouvait pas !
Tant bien que mal, le processus issu des négociations d’Aix-les-Bains allait donc son chemin.
Le 7 décembre 1955, cinq jours seulement après la tenue du «Congrès extraordinaire», sera annoncée l’investiture du premier gouvernement du Maroc indépendant, gouvernement dont voici la composition : Indépendants : six ministres :M’barek Bekkay en tant que président ; Zeghghari, vice-président ; Ahmed Rhéda Guédira, ministre d’Etat (il sera nommé ministre de la Défense à la création de ce département en avril 1956) ; le caïd Lahcen Youssi à l’Intérieur (Driss M’hammedi lui sera adjoint en mai 1956) ; Dr. Abdelmalek Frej à la Santé publique ; Dr. Léon Ben Zakine, Juif marocain, aux PTT, à la création de ce ministère le 26 décembre 1955. Leur sera adjoint Mohamed Rachid Mouline à la Fonction publique, département créé en avril 1956.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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