Souvenirs de « Al-Tahrir » (43)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (43)

On était loin du gouvernement homogène que revendiquait le Conseil national du Parti de l’Istiqlal. A l’exception de quelques acquis supplémentaires accordés au parti, le second gouvernement Bekkay était une reproduction, pratiquement conforme, du premier. Les personnalités nommées étaient certes plus importantes : Balafrej aux Affaires étrangères, Bouabid à l’Economie nationale, Abdelkerim Benjelloun à la Justice, Driss M’hammedi à l’Intérieur, Omar Benabdejalil à l’Agriculture, M’hammed Douiri aux Travaux publics, Abdallah Ibrahim au Travail et aux Affaires sociales, Mohamed Fassi à l’Education nationale, et Mokhtar Soussi comme membre d’une institution nommée Conseil de la Couronne, au même titre que Mohamed Belarbi Alaoui et Lahcen Youssi. Mais le parti conservait le mêm nombre de portefeuilles, ce qui permet de dire qu’en général, le second gouvernement Bekkay, comparativement au premier, n’apportait rien de neuf. Il est vrai que quelques département seront adjoints à ceux confiés aux ministres de l’Istiqlal. Les Finances, l’Industrie, la Marine et les Mines seront ainsi annexés au département de l’Economie nationale, confié à Bouabid, tandis que celui de la Jeunesse et des Sports le sera à l’Education nationale de Mohamed Fassi, et l’Urbanisation et l’Habitat, aux Travaux publics de Douiri. Les Indépendants hériteront, eux, de deux portefeuilles supplémentaires. Les deux partis ne devront toutefois ces nouveaux acquis qu’au refus du PDI de prendre part à un gouvernement où lui étaient confiés des postes jugés, par ses dirigeants, inadéquats avec sa force représentative véritable. Les postes étant restés vacants, ils furent distribués aux deux autres parties en présence.
En sus de ces acquis partiels au niveau du gouvernement, le parti en réalisera d’autres, tout aussi partiels, au niveau du Conseil national consultatif, dont la présidence sera confiée au martyr Mahdi. Le Roi proclamera, en effet, en novembre 1956, la création d’un Conseil consultatif, celui-là même qui avait été présenté, lors du Congrès extraordinaire du Parti de l’Istiqlal (7 décembre 1955), comme étant un des « acquis » proposés en échange de l’acceptation par le parti de participer à un gouvernement non présidé par un de ses dirigeants. Décidée et prévue pour la phase transitoire, cette fondation, qui aurait dû avoir lieu sous le premier gouvernement, avait ainsi été ajournée pour servir encore une fois de monnaie d’échange pour amener la parti à accepter d’être reconduit dans un gouvernement pratiquement similaire au premier.
Cela se traduisait par l’octroi, aux différentes ailes du parti, de la majorité des sièges de ce Conseil, dont voici la distribution : dix sièges à l’Istiqlal –en tant que parti- ; six au PDI ; six aux Indépendants; dix à l’UMT; neuf aux artisans et commerçants; dix-huit aux agricultures ; dix-sept aux ouléma, aux médecins, aux ingénieurs et à la jeunesse ; enfin, quatre sièges échoyaient aux juifs marocains. Le martyr Mahdi sera élu président du Conseil.

10- L’insurrection de Addi Oubihi
Le 18 janvier 1957, quelques semaines seulement après la formation du nouveau gouvernement, éclatait l’insurrection que Addi Oubihi, gouverneur du Tafilalet, conduisit au nom de la lutte contre la dictature du Parti de l’Istiqlal. Caïd sous l’occupation, l’homme avait, lors de la déposition de Mohammed V en 1953, présenté sa démission, adoptant ainsi une position jugé patriotique, ce qui lui valut une assignation à domicile durant l’occupation, et le postes de gouverneur du Tafilalet à l’avènement de l’indépendance. Elément de la Troisième force alors émergeante, il avait à ce titre pris part aux négociations d’Aïx-les-Bains, comme nationaliste modéré.
L’insurrection ne fera pas long feu. Cerné et assiégé populairement et militairement, le rebelle sera vite pris et déféré devant le juge d’instruction avant même la fin du mois. L’enquête établira la responsabilité de l’ex-ministre de l’Intérieur, Lahcen Youssi. Convaincu de complicité avec Addi Oubihi et de complot avec les officiers français en vue d’obtenir des armes, et congédié de son poste de membre du Conseil de la Couronne, Youssi se cantonnera dans les montagnes de l’Atlas avant de passer en Espagne par Melilia. L’enquête établira également que l’Espagne trempait dans le complot, et qu’elle avait pourvu d’armes les meneurs de l’insurrection. Pour feu Abderrahim Bouabid, ces événements prouvaient que la main de l’Etranger s’obstinait à s’immiscer dans les affaires du pays. Ces complots rappelaient en effet ceux qui, depuis 1905 déjà, avaient rendu possibles l’occupation du Maroc par les forces étrangères.
En janvier 1959, le jugement sera rendu. Condamné à mort avec quelques-uns de ses complices, Addi Oubihi sera admis au CHU Ibn Sina de Rabat, où il finira par mourir. Youssi, lui, rentrera au pays en 1962, se présentant comme le vrai leader du Mouvement populaire, place qu’Aherdane, disait-il, lui avait ravie.

11- Mouvement populaire et « Libres Indépendants »
Quand il proclama, en octobre 1957, la fondation du Mouvement populaire, Mahjoubi Aherdane était gouverneur de Rabat. Accusé de fondation illégale d’un parti politique, il sera révoqué de son poste ; le Mouvement, ressenti comme un prolongement de celui de Youssi, restera quant à lui gelé jusqu’au printemps 1958.
C’est à peu près à la même époque que les Libres Indépendants feront leur apparition, sous forme de club politique, présidé par Ahmed Rhéda Guédira et Rachid Mouline –jeune fonctionnaire du Makhzen sous l’occupation, qui avait pris position contre la déposition de Mohammed V. Ce club politique, lié au Palais, prendra cependant une position pour le moins non patriotique, en se prononçant –lors de la visite que le Roi Mohammed V fit aux Etat-Unis d’Amérique- en faveur du maintien des bases militaires américaines au Maroc, quand l’avenir de ces bases était même un des sujets motivant cette visite.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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