Souvenirs de « Al-Tahrir » (44)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (44)

Avec l’apparition des Libres Indépendants de Guédira, la lutte contre l’Istiqlal prendra une autre forme, s’inscrivant désormais dans la « défense des Libertés publiques ». L’istiqlal se verra ainsi accusé d’exercer une dictature par le biais des appareils de l’Intérieur (département de M’hammedi), et de la police (Laghzaoui), et ce, alors que la parti se plaignait justement des exactions de ces deux mêmes appareils. Lors d’une réunion des inspecteurs du parti, Abdallah Ibrahim fera une déclaration –reprise par l’organe francophone du parti dans son édition du 11 janvier 1958- où il dira que « nul ne saurait imaginer meilleur système policier que celui en place dans le pays, pour effriter et démanteler les partis politiques». Trois mois seulement après cette déclaration, naîtra le Front de Défense des Libertés Démocratiques, avec la participation des Libres Indépendants (Guédira et Mouline, tous deux ministres), du Mouvement populaire (Aherdane et Khatib), ainsi que Mekki Naciri. Le 15 avril 1958, une délégation du Front présente au chef du gouvernement, M’barek Bekkay, une pétition critiquant sévèrement le Parti de l’Istiqlal. Bekkay fera publier un communiqué de la Primature, donnant son aval à la substance de la pétition. Les neuf ministres de l’Istiqlal réagiront en présentant collectivement leur démission.
Les 17 et 19 avril, le Comité politique du parti tiendra des réunions à l’issue desquelles un communiqué sera publié. Rappelant la cause directe de la démission –savoir l’inadmissible solidarité du chef du gouvernement avec les auteurs de la pétition- le communiqué précise que le parti est disposé à assumer ses responsabilités pour entreprendre et conduire la réalisation d’un programme national visant à fonder une monarchie constitutionnelle, et à procéder à des élections communales, suivies de «l’institution d’une Assemblée nationale représentative, jouissant de pouvoirs constitutionnels définis par Sa Majesté le Roi, dépositaire et gardien de la souveraineté nationale. Le Comité espère que l’Assemblée pourra se réunir à l’issue des élections communales.»

12- Le gouvernement Balafrej et la crise du parti
A la démission des ministres de l’Istiqlal du second cabinet Bekkay, éclatera une crise gouvernementale qui aboutira à la nomination, le 12 mai, d’Ahmed Balafrej, secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, comme Premier ministre et ministre des Affaires étrangères. Voici la composition de ce gouvernement : Abderrahim Bouabid à l’Economie ; Abdelkerim Benjelloun à la Justice ; Messaoud Chiguer à l’Intérieur (il occupait le poste de directeur du Cabinet royal) ; Ahmed Yazidi à la Défense ; Douiri à l’Habitat et à l’Urbanisme ; Omar Benabdeljalil à l’Education et à la Jeunesse et Sports ; Abdelmalek Frej à la Santé ; Bachir Belabbas au Travail et aux Affaires sociales ; enfin, Mohamed Aouad (chef du Cabinet royal) aux PTT. Ce n’était pas, là non plus, le gouvernement homogène que voulait le parti. Mahdi Ben Barka le déclarera sans détour dans un article publié par le journal al-Istiqlal et repris par al-Alam, où l’on pourra lire que « le nouveau gouvernement n’est pas homogène », que « trois des ministres qui y participent –l’Intérieur, la Santé et les PTT- ne jouissent pas de soutien du parti», sans oublier que «nul, parmi les membres du gouvernement, ne peut être considéré comme représentant l’aile de la Résistance ou des Syndicats.»
Ainsi, et dès sa formation, le gouvernement Balafrej sera ressenti comme étant celui du Palais et de l’aile conservatrice au sein de l’Istiqlal. La présence presque incongrue Abderrahim Bouabid au sein de ce gouvernement n’était due qu’au fait qu’il détenait le dossier de l’Economie et des négociations alors en cours avec la France à ce sujet. Lorsque Balafrej dévoilera son programme, il se heurtera à l’opposition de Bouabid, de Mahdi et d’Ibrahim. Le mécontentement des représentants de la Résistance et des Syndicats au sein du Comité politique sera quant à lui tel qu’ils boycotteront le Comité, le rendant pour ainsi dire pratiquement paralysé. Pour essayer de résoudre le problème interne du parti, une commission sera formée, en septembre 1958, avec la mission de préparer la tenue d’un Congrès national du parti, annoncé pour le 11 janvier 1959. La commission –formée de Mohamed Abderrazzak pour l’Umt, Mohamed Mansour pour la Résistance, et Mohamed Bennani et Kacem Zahiri pour le Comité exécutif- échouera, à cause de l’obstination du Comité à user de son droit de nommer une certaine de congressistes « qu’il ne sied pas d’astreindre aux élections des branches locales du parti ». Abdallah Ibrahim réagira en publiant dans al-Istiqlal une critique acerbe des « bourgeois profiteurs et arrivistes ». L’article vaudra une suspension au journal, que Boucetta et Douiri essayeront, sans succès, de reprendre à leur propre compte. Il reparaîtra, mais sous la direction de Mohamed Yazidi, en remplacement de Mahdi qui en avait été, une année durant –depuis l’été 1957- le directeur politique. Entre-temps, l’UMT avait entamé une série de grèves contre le gouvernement Balafrej.
La démission de Mahdi du Comité exécutif, suivie de celle de Bouabid du sein du gouvernement (novembre 1959) précipiteront la chute de ce dernier. Au début du mois de décembre, sera annoncé le projet d’un gouvernement présidé par Allal Fassi, projet qui ne tardera pas à être avorté de l’intérieur même comme de l’extérieur du Parti. Parallèlement à cette crise qui sévissait au sein du parti de l’Istiqlal, une autre crise, nationale celle-ci, s’annonçait, consécutive elle aussi à la campagne menée contre le même parti.
Un complot français avait en effet été tramé, à l’Est du pays, contre l’activité de l’Armée de Libération. A la tête de la machination au Maroc, Driss Benbachir Rifi. La Cour de Justice pour les crimes commis contre la sécurité de l’Etat, le condamnera à mort par contumace, en compagnie de deux officiers français et de leur traducteur. Les quatre étant en France au moment où le jugement est prononcé, il en résultera un embarras diplomatique pour les deux gouvernements. Le jugement finira par être révoqué.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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