Un destin miraculeux (10)

Dans son dernier poème, « Le Temps » (Beyrouth, octobre 1982), c’est sur lui-même, son innommable identité, sur les lumières et les ténèbres de ses passions, sur son destin, qu’Adonis s’interroge:
ainsi confesse-t-il-
il est le dissident, le rebelle, l’errant
Un errant, un rebelle, un dissident habité par un mystérieux centre de gravité : source de son regard et de sa vision qui font de lui un poète unique en son genre et de son oeuvre un monument inclassable.
Adonis est « l’Unique de l’Unité », dirait Jean Carteret. «Le Temps les Villes», c’est une oasis de fraîcheur, de tendresse amoureuse et de volupté dans le désert mortifère de notre temps. Adonis a réussi à nous « frayer une autre route et faire monter/notre second soleil » (p.196). Celui de notre seconde naissance?
XXI. « Que dis-tu, ô poète ? »
« Nul ne te demandera, dit-il dans «Le Temps les Villes», -Que dis-tu ô poète ? » (p.196) On peut se demander si le titre de son recueil «Soleils seconds» 16 est inspiré de cette métaphore antérieure : «notre second soleil».
On peut se faire une idée de ce qu’écrivait Adonis à l’âge de 24-25 ans (alors incarcéré pendant près d’un an dans une prison militaire pour activités subversives) en prenant connaissance de ses deux mini-tragédies de 1956 : «Un fou parmi les morts» et «La Nébuleuse».
On peut y trouver les germes de son oeuvre future par son interrogation sur « le principe ultime de toute vie et de toute mort » (p.38), par l’étrangeté des métaphores, par le bégaiement inattendu de la vie sous le poids mort du temps.
Œuvres de jeunesse à l’époque desquelles Adonis s’aventurait déjà sur un chemin sans chemin. Peut-être le « troisième fou» a-t-il vu, comme Rimbaud, « ce que l’homme a cru voir » :
L’éclair du jour comme oreiller,
pour femme le début de la nuit
et que la mort, commencement du poète,
prenne la fin pour le début (p.38).
« Le gerfaut » (1962-64), immense poème nostalgique, marque une étape nouvelle dans son écriture qui devient chant mythique de l’Euphrate, de Bagdad, de Damas ou de Shâm (nom turc de Damas).
Un chant dont les envolées rimbaldiennes finissent par évoquer notre héritage andalou –héritage oublié (selon l’expression d’Alain de Libéra) étant donné notre méconnaissance de l’oeuvre d’Ibn Ruchd (Averroès pour les Latins) :
Une Andalousie des profondeurs (…)
porteuse à l’Occident des moissons de l’Orient (p.48)
Cette vision d’Adonis rejoint celle du remarquable médiéviste Alain de Libéra à propos de l’héritage oublié :
Quantitativement et qualitativement les sources arabes écrites de la science et de la philosophie du Moyen latin sont aussi importantes que les sources grecques et romaines réunies.
Pour en revenir à Adonis, il entame déjà à l’âge de 32-34 ans un dialogue entre les cultures. Dans «Métamorphoses de l’amant», datant aussi de 1962, Adonis réinvente l’amour et, de surcroît, l’amour de l’amour. Poème subtilement érotique qui chante la splendeur de la chair, sa « couleur de violette », « le goût de la mer », la « vasque » de la femme et le « volcan » des noces, les ivresses lucides de l’Éros et l’invisible soleil de la mort :
La mort est tombée sur ton coeur
éclaire-toi, femme, de sa lueur (p.101) !
On pourrait rapprocher la vision d’Adonis de celle de Jean Carteret disant « L’être de la femme est la mort » en donnant au mot mort son sens positif de non-être : non pas négation mais source génératrice de l’être.
Autre médiation sur la mort : «Les Funérailles d’une femme», petite forme théâtrale et musicale (« musique d’amour et de mort») de 1968 à huit personnages, choeur et orchestre, parmi la foule sur la berge d’un fleuve. Ici encore si « la mort est une aile » (p.115), elle est l’aile empourprée de l’amour.
Dans « Thamud » (1976), Adonis suggère
Que les dires du poète soient clarté (…)
Qu’ils donnent corps à la mer des suggestions inconscientes en renouvelant le visage
de l’homme et de la crétion (p.142).

• «Adonis le visionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher, 14,94 euros

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