Un destin miraculeux (11)

Il est vrai que son verbe pulsionnel semble jaillir du crépuscule de l’inconscient pour s’éclairer à l’aube d’un regard neuf qui renaît sans cesse de ses cendres. Ses paroles sont les levains de sa chair en résonance avec l’âme du monde :
C’est pourquoi
mon poème se transforme comme les choses
c’est pourquoi
j’habite l’ouragan des choses (p.139)
Autre sublime poème d’amour et de mort, « Messe sans finalité – Confusion de probabilités» (Damas, 1979), plus métaphysique que les précédents et où la mort fait office de tiers secrètement inclus dans le couple masculin-féminin des contraires complémentaires, «chacun des deux, messe de l’autre»:
Nous sommes les deux corps premiers
Qui font trois avec la mort (…)
Nous donnons un sexe au cosmos (pp.157-158)
Adonis fait allusion à une « tierce écriture » entre le coufique (la calligraphie rigide et angulaire du Qor’ân) et le palatin, qui évoque en même temps une autre langue du corps : la tierce lumière de l’amour dans les noces aveuglantes de la vie et de la mort.
Commencé à Paris le 20 juin 1991 et achevé à Budapest le 14 juillet, le poème « Isthme » porte en exergue l’essence de sa recherche:
Pour l’amour des légendes qui bercent mes jours
Du rêve qui sur moi se penche
Je baigne l’histoire, affirmations et négations,
des signes que l’aube m’envoie (p.173)
Il est à l’écoute non seulement de l’aube, mais du livre de son corps – « un parchemin qu’écrivait l’alphabet des nuées et des étoiles » (p.174). « Mon corps, dit-il encore, est un voyage nocturne vers la lumière. »
Méditation sur « les choses (qui) s’évadent de leurs noms » et que le poète déréalise sans les nommer pour convoquer leur âme invisible par des images, autrement dit pour les infinir sans les définir et, par la magie de l’art poétique, rendre leur mystère de plus en plus prégnant et présent.
Dans « la rose des interrogations » (1991), Adonis dialogue tantôt avec Gilgamesh, tantôt avec son propre double qu’il appelle son ombre :
Ma mort était une voix
qui chantait mon ombre et pour elle.
Et moi, tout comme elle, mon rôle est de chanter (…)
D’étudier la sorcellerie, l’alchimie (p.198)
Confidence qui éclaire le sens de son aventure. Vision hétérogène sans la moindre idéologie, sans lieux communs, et, à l’exception de citations de poètes soufis, sans le moindre emprunt à des systèmes philosophiques connus. Mais, tout au contraire, un rajeunissement du fonds mythique du langage dans une éclosion perpétuelle du verbe le plus imprévisible. La poésie comme festin de l’âme.
Au terme de Sleils seconds, « le poème inachevé » (1993) est une sorte de tertiaire poétique et initiatique, révélateur de la condition humaine, inhumaine et surhumaine du poète dans ses rapports
– avec sa propre énigme : « Est-ce qu’un Autre m’habite ? » ;
– avec sa mort philosophale (au sens alchimique des mots) : « En ce jour je meurs à moi-même en mes intérieurs / je publie que le mort est en moi un vivant, et que je vis en lui » (p.216)
– avec la source de la parole : «Est-ce bien moi qui profère cette parole? » (p.215) ;
– avec la puissance auto créatrice du langage : « Je sais ce que le sable va dire à mon poème/j’accepterai ce qu’il dira, je resterai silencieux» (p.217)
– avec tout sens intérieur et toute chose extérieure comme avec toute chose intérieur et tout sens extérieur, le poète disant : « Salut/ aux choses qui meurent et renaissent en chose » (p.217) ;
– avec le destin, l’amor fati ;
– avec l’identité des contraires : «la nuit est mon matin/l’aube est mon crépuscule » (p.229) ;
– avec « l’étincelle d’or » (Rimbaud) « de la lumière nature » (la lux naturae de Paracelse ?) et la positivité cachée du néant.
Poème d’une telle richesse métaphorique et d’une telle complexité croissante qu’il est impossible d’en parler. Son vers axiomatique – « Là où l’ignorance vaut la connaissance » – est une allusion à notre lumineuse ignorance, qui est seconde, qui est naissance à la reconnaissance de notre inconnaissance : évidence apodictique à laquelle nous avons déjà fait allusion.
Jacques Berque, l’excellent traducteur de ce recueil, a raison d’affirmer que :
Pour la première fois, peut-être, une poésie arabe fait reverdir ses propres sèves et assume les valeurs de l’universalité.
XXII. Le chant de la poétique arabe
Il faut entendre Adonis lire ses poèmes en arabe, pour découvrir l’harmonie sensuelle de la mélopée à laquelle la traduction est absolument étrangère, même si elle tend à recréer un autre chant. Selon Jâhiz, remarquable théoricien de la poétique arabe : « La poésie arabe est essentiellement intraduisible ; on ne peut l’adapter à une autre langue.
Devant toute tentative en ce sens, sa structure se désintègre, son rythme s’annule, sa beauté disparaît, son merveilleux s’évanouit. » Ces paroles furent rapportées (p.47) dans la deuxième des quatre leçons prononcées par Adonis au Collège de France en 1984, publiées l’année suivante sous le titre Introduction à la poétique arabe et précédées d’un avant-propos d’Yves Bonnefoy aux yeux de qui la langue arabe « perçoit mieux que les langues occidentales la place de l’intemporel, de l’illimité – de l’absolu – dans la vie ».
Nous qui ne connaissons d’Adonis que son oeuvre traduite, une oeuvre forcément dénaturée, littéralement déréalisée et réinventée par rapport à l’oeuvre première – mais dont la re-création ou l’interprétation nous fascine et nous enchante- quel serait notre enchantement si nous pouvions la savourer en arabe!
Comme dans d’autres traditions orientales, la poésie arabe originaire était orale. Pour Adonis, la poésie anté-islamique est sa «poésie première », sa « voix première ». Comme le disait, dans un sens plus général, Michel Fardoulis-Lagrange : « La poésie est première » – son verbe est en amont de la philosophie et de tout autre langage.
A l’époque anté-islamique, le poème était chanté ou psalmodié par le poète dont l’art poétique était intensifié par l’art et la présence émotionnelle du chant. Doué d’une immense culture arabe, Adonis retrace l’historique de la codification de l’oralité.
Etude savante et passionnante sur la flexion, la métrique et l’écoute. Le rythme était « pulsation de l’être et de la vie » et « participation à tout ce qui fait mouvoir l’univers ». En se voulant « fête collective », la récitation poétique était « la rencontre de la parole arabe et de la vie, de l’homme arabe avec son être et avec l’autre ».
En nous faisons pénétrer au coeur de la poétique arabe, Adonis nous apporte un nouvel éclairage sur notre propre tradition poétique.
La deuxième leçon d’Adonis est consacrée à la musicalité et à la nature stylistique du texte coranique, car c’est le Qor’ân qui marque le passage entre l’oralité et l’écriture. En citant les maîtres rhétoriciens arabes, Adonis nous apporte de précieux éclaircissements sur les rapports infiniment complexes entre trois poétiques : la poétique anté-islamique, celle du Qor’ân et celle de la modernité.
Immense domaine qui, d’un côté, nous donne la mesure de notre inculture et, de l’autre, nous éclaire sur la subtile alchimie de la poétique d’Adonis, sur l’étrangeté et sur l’hermétisme de beaucoup de ses métaphores, bref, sur « la création hors de tout modèle préalable».
De nos jours, la poésie est nourriture ou divertissement, recherche de connaissance ou jeu formel. Roberto Juarroz, par exemple, entendait réconcilier les soeurs-ennemis de la poésie et de la philosophie.
Cette question essentiellement fait l’objet de la troisième leçon d’Adonis sur « Poétique et pensée». Contrairement aux poètes mystiques soufis, les théoriciens arabes ont longtemps réduit, au nom du Qor’ân, la poésie à une jouissance esthétique étrangère à toute recherche de vérité ou de sagesse. A propos de la sourate XXVI :
Et les poètes ! Les errants les suivent.
Ne les vois-tu divaguer dans chaque oued ?
Les voilà ! Ils disent ce qu’ils ne font pas.

• «Adonis le visionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher, 14,94 euros

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