Un destin miraculeux (12)

Un destin miraculeux (12)

André Chouraqui remarque que « le principal grief fait ici aux poètes les accuses de vivre dans un monde imaginaire ». Le pouvoir religieux n’accepte absolument pas que la poésie soit un processus d’autotransoformation vers l’autoconnaissance en marge de la religion. Adonis cite des poètes comme Abû Nuwâs et Niffarî qui transgressent les interdits et font de la recherche poétique leur seule religion. Ce que dit Adonis de la poétique de Niffarî est révélateur de sa propre poétique :
Niffarî se sert de la langue, non pour s’exprimer par les mots – ceux-ci sont impuissants – mais pour s’exprimer par le réseau de relations qu’il peut tisser avec eux : signes et symboles. La langue, ici, est par essence métaphorique.
Elle extrait les sens des mots de leur espace rationnel et les projette dans un espace accessible seulement par l’herméneutique. Ainsi, les mots paraissent-ils submergés par l’indéfinissable. Ce qu’ils transmettent n’est pas en eux mais en ce qui est caché derrière eux. Comme si, paradoxalement, ils exprimaient ce qu’ils ne peuvent exprimer. (Introduction à la poétique arabe, p.83)
C’est dire que la poétique d’Adonis s’inscrit dans la tradition hétéro logique – et subversive par rapport au Pouvoir – de la vision du coeur et du texte-source, hors norme et sans modèle, qui « nous fait passer du manifeste au caché, de la connaissance par la raison à la connaissance par la saveur, au sens mystique ».
Ici se révèle le paradoxe selon lequel la poésie se sert du langage pour évoquer ce qui, par essence, échappe au langage. Reste que ce « silence » le troue abyssalement et métaphysiquement le traverse.
Lorsque la poésie se fait pensée et la pensée poésie, leur union est fondée, non sur la raison, mais sur l’intuition transcendantale, l’illumination, « la vision intérieure ou l’oeil du coeur ». « Penser, en arabe, comme le remarque Adonis, c’est méditer avec le coeur. » (Op.cit., p.89)
Les élucidations d’Adonis sur la poétique arabe, sur les rapports entre le métaphorique et la « réalité » (au sens commun ou naïf du mot), constituent une sorte de manifeste que la poésie française contemporaine devrait méditer et expérimenter pour sortir de ses ornières et s’ouvrir à l’univers infini de la connaissance poétique ou du métaphorique mystique qui est recherche d’unification entre le visible et l’invisible et dévoilement inépuisable de l’inconnu.
On retrouve l’orientation de la poétique d’Adonis à la lumière des conclusions de sa troisième leçon :
Le mystère de la poésie est qu’elle demeure parole contre la parole, pour donner des nouveaux noms aux choses, qu’elle voit sous un éclairage nouveau. Ici, la langue ne crée pas seulement la chose, elle se crée en la créant. La poésie se trouve là où le mot se dépasse, échappant aux frontières de ses lettres. Elle est le lieu où la chose revêt une image nouvelle et un sens autre. (Op. cit., pp.96-97).

• «Adonis le visionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher,
14,94 euros

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