Un destin miraculeux (14)

Un destin miraculeux (14)

D’une manière générale dans la poétique d’Adonis, l’essence infinie du vivant est évoquée par des images de lumière sourde, des éclairs de vie silencieuse, des métaphores d’une obscure et invisible lumière dont la mort n’est que l’ombre de l’ombre.
XXIII. L’éveillé venant d’ailleurs
L’éveillé est un exilé. « L’exilé universel » : remarquable et incontournable préface d’André Velter à «Mémoire du vent», recueil de poème des années 1957-1990 d’Adonis dans la collection «Poésie/Gallimard » dont il s’est vendu des milliers d’exemplaires depuis 1991.
Adonis a écrit, dans « Nulle part » (p.117 de Mémoire du vent) deux poèmes intitulés « De la poésie » dont le premier sur son état le plus haut qui est :
(…) de secouer l’espace
(…) d’être une preuve De lumière et de nuit
(…) d’être la cible, le carrefour
Du silence et de la parole
et le second sur son essence indicible :
Nudité révélant le cadavre des mots (…)
Ma langue est autre
Mes pas
Ne sont plus mes pas.
«Mémoire du vent», une sorte de regard oblique à travers l’oeuvre poétique considérable d’Adonis, pendant trente-trois ans, s’achève sur «Six notes du côté du vent», révélatrices de sa recherche et de son orientation poétique. Ces notes-là sont essentielles pour tenter d’approcher un des poètes les plus énigmatiques de ntore temps. En voici l’incipit :
Que la poésie soit un voyage aux confins du dehors ou jusqu’au plus intime du dedans, j’ai vécu en elle, dès le départ de mon entreprise, un dedans qui est tout ensemble un dehors, un dehors indissociable du dedans (p.187).
Un simple vers de sept mots extrait de son poème « Baudelaire » (p.116) est exemplaire de l’opération alchimique de la transfiguration du corps vécue par Adonis : Le sexe est un habit de lumière.
XXIV. Qu’est-ce que l’homme ?
« Qui peut dire à Adonis ce qu’il est? », s’interroge-t-il dans «Singuliers», recueil de poème écrits à Beyrouth en 1973-1975 et publiés en français à Paris en 1995. On y retrouve, renouvelés « de par l’alchimie/de par l’Orient » (p.25), tous les thèmes d’Adonis :
– la vie mystérieuse des éléments auxquels « il ouvrait son corps » (p.48) et dont les voix le traversent : « Je prête l’oreille à ces voix/qui ne viennent pas de moi/et pourtant m’appartiennent (p.27) ;
– « la transmutation de la blessure en pays » sans cicatrisation de la blessure – ce qui rappelle ce qu’en disait Novalis (« Celui qui aime doit éternellement sentir le manque, doit garder les blessures toujours ouvertes ».
– les analogies astrologiques : «Saturne inclinant à l’espoir/Mercure à la poésie/Vénus aux moiteurs de la libido » (p.42) ;
– le chemin que « chacun inaugure», l’errance, le corps mystérieux de l’univers qui fait mystérieusement corps avec le sien (« il n’y a hors de son corps que son corps…») ;
– la magie, la folie, l’érotisation et la re-création de la Terre, de l’Histoire et du Temps ;
– l’envers du désespoir comme «s’il était l’espoir ou la métamorphose»;
– l’énigme infinie du corps dans ses rapports avec la vie de l’univers et avec la morts, et tout cela « Au nom de mon corps le mort/vivant, le vivant/mort » ;
– le soleil de la mort, « la joie à cette haleine de mort, les mille morsures » de l’amour, la transe, la jubilation et le chant de l’étreinte amoureuse, la transfiguration du sperme en lumière et « l’amour où l’amour s’exile ».
Singuliers, ce contenant dont le contenu répond parfaitement à son titre, contient les chants d’Eros les plus surprenants de toute son oeuvre. Par son ars amandi, l’amant, ne célèbre pas seulement le rituel aphrodisiaque et métaphysique du sexe, le fascinum et la perturbatio de la magie naturelle de l’amour, il chante aussi l’inceste avec la féminité du monde inscrite dans le coeur de l’homme, l’inceste avec la langue : autre avatar de la Mère cosmique, Mère-Terre ou Vierge-Mère des Mystères d’Héra, Magna Mater Genitrix subtile au sein de la materia épaisse, tout à la fois Sophia lumineuse et Mater Tenebrarum.
Et mille autres thèmes interactifs formant les uns dans les autres une infinité d’univers d’univers…
Et, pour mot de la fin, ce tercet d’Adonis dans Singuliers (p.159):
– Donc, maintenant, demande-moi qu’est-ce que l’homme possède en dehors de sa mort
Dans quel contexte le mysticisme arabe existe-t-il ? Pour le comprendre, il faut rappeler d’abord que le mystique, se fondant sur une distinction entre « l’image » et « le sens », différencie avant tout ce qu’il appelle la Charî’a (la Loi révélée) de ce qu’il nomme la « vérité ».
De même que l’image n’épuise pas la vérité (les manifestations de Dieu n’épuisent pas sa divinité), la Charî’a, elle non plus, ne représente pas toute la vérité.
La Charî’a est une image sensible donnée par Dieu, une apparence ; la vérité est l’inconnu caché lui-même. Chacune a un chemin propre qui mène à elle, chacune a son niveau de connaissance propre: la première est commune et destinée à tous ; l’autre est particulièrement et s’adresse à chacun.
La Charî’a est un ensemble de jugements directs portant sur des choses connues et publiques ; la vérité est un horizon qui ne peut être atteint qu’à travers une expérience subjective.
L’homme de la Charî’a se contente de croire les paroles de Dieu et de les accepter. Chez lui, le savoir est explication de la parole divine, en revanche, la Charî’a ne saurait parvenir à cerner l’inconnu et le caché; seule le permet une expérience subjective et particulière. La Charî’a est limitée, alors que l’inconnu visé par le mystique, lui, n’a ni limite ni fin.
Selon l’expérience mystique, la distinction entre le sens et l’image – c’est-à-dire entre Dieu (le sens) et ses manifestations (l’image), tous deux cependant ne faisant qu’un – permet une nouvelle compréhension de la langue, de l’écriture, du Moi et de l’Autre.
De ce point de vue, le Coran est une des images du sens, et ses paroles en sont également une manifestation, une image. Ces mêmes paroles disent explicitement que Dieu, étant pur sens, ne peut être atteint.
L’homme, en tant que créature à l’image de Dieu, est aussi l’une des images du sens, l’une de ses manifestations. En tant que tel, l’homme est métaphore, et son langage est également métaphorique.
Ainsi, l’homme est à la fois lui-même et Autre : il est lui-même car il est une image particulière, et il est Autre car il n’existe pas par lui-même mais a son fondement dans le sens, qui fonde l’existence tout entière.
C’est ce qui nous permet de dire qu’au sein du sens, le Moi est l’Autre et que l’Autre est le Moi.
Nous verrons quelles conséquences en tire l’expérience mystique, l’écriture coranique est une invitation à développer une autre écriture qui la prolonge ; alors que pour le musulman de la Charî’a, elle est seulement un modèle à imiter, auquel on ne saurait rien ajouter.
Pour le mystique, la pratique du langage dans l’écriture est création de l’image ; pour l’homme de la Charî’a, elle n’est qu’explication et enseignement, louange perpétuelle des paroles de Dieu.
Pour le mystique, la langue coranique est une langue de genèse qui doit conduire à une langue de création et non à une langue d’enseignement. La langue mystique est par conséquent une langue de création à l’échelle de la genèse, décrivant ce que la langue ne peut décrire.
Pour être digne de s’unir au Créateur premier, le mystique tente d’être, à son tour, un créateur, ce que l’homme de la Charî’a ne saurait admettre.
Vu sous cet angle, le mysticisme est avant tout une démarche destinée à purifier l’intériorité. Une fois l’intérieur purifié et limpide, le mystique s’emploiera à purifier l’extérieur afin de parfaire la limpidité de l’homme, et afin que s’accomplisse l’union de l’homme avec le sens, avec l’essence de l’univers.

• «Adonis le visionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher, 14,94 euros

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