Un destin miraculeux (16)

Un destin miraculeux (16)

Dans la symbolique mystique, l’expérience de l’écriture, de l’être écrivant, est une expérience de « mort» : il lui faut mourir à l’apparence sociale, à tous les rapports et à toutes les conditions extérieures, pour pouvoir vivre dans l’universellement caché. Notons qu’il est indispensable au poète qui veut se conformer à une telle expérience de dépasser lui aussi les apparences. En effet, un des aspects de la décadence de l’écriture poétique dans le monde moderne est la domination qu’exerce sur elle la langue courante, le langage de l’apparent. Or, c’est par la langue elle-même que nous pouvons dépasser le monde apparent : en enivrant la langue. Il nous faut créer une ivresse de la langue compatible avec l’expérience recherchée. En vérité, chaque écrivain mystique se fixe comme premier objectif la découverte d’une « langue universelle » capable d’exprimer la correspondance entre l’infini (le sens) et le fini (l’image). Cette langue parle sans l’intermédiaire de l’étroite raison : elle ravit le lecteur et le transporte vers l’infini. Le mystique est ivre et entraîne avec lui sa langue pour qu’elle devienne ivre elle aussi et, ainsi, se transforme. Seule une langue elle-même ivre peut exprimer l’ivresse de l’homme ravi par l’infini ; et, comme le mystique sort de lui-même, la langue, elle aussi, doit sortir d’elle-même. Cette langue ivre est celle de la métaphore. Seule, elle amène ce qui est ailleurs, ce qui se tient dans l’inconnu et le caché, jusqu’à notre monde apparent. Comme le dit Baudelaire, une telle langue nous permet de « faire entrer l’infini dans le fini ». Cet inconnu infini qui s’exprime n’est pas un point à atteindre, et le savoir ne s’achève pas avec lui. Il est, au contraire, mobile, et appelle sans cesse le dévoilement. La langue n’établit donc pas de rapports prétendument « vrais », c’est-à-dire objectifs, entre le Moi et l’Autre, entre le Moi et l’inconnu, entre le Moi et l’univers : ces rapports sont toujours métaphoriques, d’échange et de déplacement.
Selon l’expérience mystique, la métaphore est un pont reliant le visible à l’invisible, le connu à l’inconnu. Le but recherché étant de dévoiler cet inconnu, l’image y est, précisément, pure création. Elle ne s’engendre ni par comparaison, ni par isométrie, mais par le rapprochement et le rassemblement de deux mondes divergents qui sont ainsi amenés à former une unité.
L’image n’est ni une fabrication, ni un moyen technique d’expression ; en d’autres termes, elle n’est ni éloquence ni rhétorique, mais formation originale, jaillissant du mouvement même de l’intuition poétique. La force et la richesse de l’image résident dans la qualité des rapports qu’elle crée ou dévoile entre les deux mondes. Cependant, elle demeure rebelle à toute perception rationnelle, à toute domestication et à tout conditionnement dans le concret réel. Si l’image est réelle par sa capacité à dévoiler l’originel et l’essentiel, elle échappe en même temps au réel palpable, dès lors qu’elle indique ce qui se trouve au-delà de lui. Elle n’est donc en aucun cas description, mais lumière dévoilant et transperçant les choses. Elle est orientation, élan vers l’inconnu. En ce sens, elle provoque un choc, et en appelle à une sensibilité nouvelle.

• «Adonis le visionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher, 14,94 euros

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