Un traiteur populaire de la rue du Gharb

Un dimanche après-midi à Derb Soltane. La rue du Gharb déborde de vendeurs en tout genre, certains debout, d’autres assis, qui sur le trottoir, qui sur la chaussée que les voitures semblent leur avoir abandonnée. Un énorme 4×4 urbain entreprend pourtant de se frayer un chemin à travers ce magma humain. Le rétroviseur du mastodonte roulant évite de justesse l’une des poches de soie remplie de fromage blanc accrochée à la perche d’un homme qui vend du Jben à l’ancienne.
Une étrange fluidité caractérise le mouvement général, que les acteurs de cette chorégraphie marchande répètent depuis très longtemps, Ramadan ou pas. La rue débouche sur la place du marché, Souk Jmiâa pour les intimes. Mohammed Khaïrate, traiteur populaire, dresse sa longiligne silhouette parmi les autres petits commerçants informels qui n’ont pas les moyens de tenir boutique à l’intérieur du marché. Sur une table, devant lui, sardines, aubergines et poivrons frits s’emploient à faire saliver le passant. Cela fait deux jours que Mohammed s’est installé là. Autrefois, il tenait boutique à Hay Mohammadi. Mais Dieu est seul à décider de la dévolution des richesses et de la prospérité…
Pour l’assister, au poste friture, Mohammed peut compter sur la fille de son associé qui manie l’écumoire comme personne et sait anticiper la persistance de l’effet cuisant de l’huile bouillante : un poisson trop frit s’assèche et n’est plus appétissant. La jeune femme prend sa fonction très au sérieux : au point parfois de rappeler à l’ordre le traiteur en chef, son patron. Ce dont ce dernier ne semble d’ailleurs pas se formaliser…
Soudain, Mohammed s’emporte. On vient encore une fois de lui forcer la main : un client est parti en emportant de la marchandise à crédit, la transaction s’est faite au sentiment et Mohammed n’a pas eu le courage de refuser. Mais là, il en a assez : «Je suis un marchand, pas une œuvre de bienfaisance. Qu’est-ce qu’ils s’imaginent ? Que ma matière première me tombe du ciel ?»
Mohammed n’est pas au bout des contrariétés de la journée, déjà bien entamée. Il est quinze heures trente minutes, la foule des passants, badauds et clients, s’est considérablement densifiée. C’est l’heure de la gourmandise exacerbée, l’heure des bonnes affaires sans trop se fatiguer : les fritures parlent d’elles-mêmes aux regards affamés.  C’est le moment que choisit son voisin, occupé à installer près de lui une table garnie de pains de seigle tous chauds sortis du four, pour lui reprocher de lui avoir envahi son emplacement et de le marginaliser. Mohammed Khaïrate ne relève pas l’acrimonie de l’interpellation. Le Ramadan est loin d’adoucir les mœurs de certains marchands… Il s’assure tout de même que son voisin n’est pas handicapé par son emplacement, auquel cas on le sent prêt à resserrer un peu son installation, parce qu’ «il faut bien s’entraider, nous sommes tous entre les mains de Dieu».
Deux clientes se présentent quasiment en même temps. L’une désire du poisson, son mari raffole du Chren et celui-là a l’air si frais, si succulent. L’autre choisit méticuleusement les tranches d’aubergines et de poivrons frits qu’elle ne se donne plus la peine de préparer depuis qu’elle les trouve déjà disponibles sur le marché.
Sans compter que Mohammed semble apporter tellement de soin et d’attention à ses fritures qu’on aurait bien tort de ne pas s’approvisionner chez lui…

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