Yasser Arafat : La Palestine au coeur

Il rêvait d’une Palestine indépendante avec Jérusalem pour capitale, mais il est finalement mort en terre étrangère sans avoir revu la Ville sainte autrement que sur l’une des photos qui tapissaient ses bureaux aujourd’hui partiellement détruits de la Moqataâ, son quartier général où il a passé la quasi-totalité des trois dernières années de sa vie. Maigre consolation pour celui qui a dédié sa vie à la Palestine, une poignée de terre sainte sur laquelle il a été mis en tombeau, et qui le recouvre dorénavant. Yasser Arafat a ainsi incarné la lutte de tout un peuple pour la libération.
Paradoxalement, le «fils de la Palestine» est né sur les bords du Nil un jour du mois d’août 1929 de père, Abdel Raouf, ex-policier de l’Empire ottoman, qui vivait du commerce des épices entre l’Egypte et la Palestine et de mère, Zahwa de son prénom, issue d’une famille très respectée de Jérusalem, les Abou Saoud.
Le nouveau-né s’appelle Mohammed Abdel Raouf Arafat al-Qoudwa al-Husseini. Il accolera le patronyme d’Arafat à peine au collège alors que le sobriquet de Yasser viendra quelques années plus tard. En 1933, Zahwa meurt d’une infection rénale.
Son époux ne peut s’occuper seul de sa progéniture. Yasser, qui a 4 ans, et son frère cadet Fathi sont expédiés chez un oncle maternel à Jérusalem. Ils reprendront le chemin de l’Egypte trois années plus tard quand leur père, remarié, les rappelle à ses côtés.
Yasser ne quittera plus Le Caire jusqu’à l’âge adulte. De ces années d’enfance, il conservera un accent égyptien très prononcé, rapide et nasillard et sa gouaille. C’est également dans la cité des mille et un minarets qu’il aiguise ses premières armes tant en politique qu’en lutte armée. Etudiant, il milite aux côtés des Frères musulmans, sans pour autant rejoindre leurs rangs.
Il participe aux entraînements militaires organisés par les islamistes à l’intérieur même de l’université du Caire. Une fois le diplôme d’ingénieur en poche, Arafat plie bagage pour le Koweït, pays qui verra la naissance de la lutte pour la libération de la Palestine. C’est en effet dans la capitale de cet émirat du Golfe qu’un soir de 1958, cinq hommes se réunissent en secret et décident de mener une guerre totale à cet effet. Ils se dotent d’abord d’un journal, «Falastinouna» (Notre Palestine), puis, un an plus tard, d’un sigle, Fatah, formé à partir des initiales inversées de «Harakat Tahrir Falastine» (Mouvement de libération de la Palestine), et enfin de noms de guerre. Ils se revendiquent du prénom de leur fils aîné, conformément à la tradition arabe. L’un des compagnons du prophète, Ammar, était le fils d’un Yasser. En célibataire endurci, Yasser Arafat se fait donc appeler Abou Ammar. Mais il faudra attendre six années pour que la lutte armée contre l’entité sioniste soit déclenchée. C’était le 1er janvier 1965, jour de la revendication par une organisation inconnue, «Al-Assifa» (la Tempête), de son premier attentat contre une station de pompage en Israël. «Al-Assifa» n’est qu’un nom d’emprunt choisi par Arafat et ses amis pour signer leurs opérations militaires. Attentat qui n’a pas véritablement eu lieu puisque le commando chargé de poser les explosifs a été arrêté en chemin par la Sûreté libanaise. Après la guerre de 1967, Yasser Arafat gagne la Cisjordanie occupée pour rejoindre ses frères fedayins sur le terrain. Pendant plusieurs mois, il échappe à ses poursuivants et tente d’organiser les populations locales. Il doit se replier avec ses hommes de l’autre côté du Jourdain. Là-bas, les Fedayins jouissaient d’une forte popularité depuis qu’ils avaient réussi à repousser, le 21 mars 1968, l’armée israélienne à Karameh.
Une aubaine qui ne va cependant pas durer longtemps puisque le 17 septembre 1970, l’armée jordanienne, en représailles d’un acte des fedayins qui se sont emparés de trois avions militaires, reprenait le contrôle en réprimant les centaines de milliers de Palestiniens qui vivent sur son territoire. Entre-temps, Arafat, élu chef de l’OLP, l’Organisation de libération de la Palestine, a réussi à prendre la fuite. En riposte, l’organisation « Septembre Noir » voit le jour et bat très fort lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972, le 5 septembre plus exactement, lorsque l’un de ses commandos s’empare de la délégation israélienne. Les onze athlètes seront tués, deux durant les premières minutes et neuf autres lors de l’assaut lancé par la police allemande. Malgré une innocence clamée haut et fort, Arafat a été, pour longtemps, montré du doigt. Chassé de Jordanie, Arafat s’est réfugié au Liban avec ses hommes. Un accord limite ses activités militaires aux camps de réfugiés et à l’Arkoub, région frontalière d’Israël. A partit de 1974, une nouvelle ère dans la lutte d’Arafat allait s’ouvrir. Le leader palestinien, en quête de reconnaissance internationale, prenait petit à petit ses distances avec le terrorisme. Devant l’assemblée générale de l’ONU, il déclarait la même année tenir d’une main «un fusil et de l’autre un rameau d’olivier».
Son mouvement venait en effet d’approuver l’établissement d’une «autorité nationale» sur «toute partie libérée de la Palestine». L’époque libanaise de Yasser Arafat n’allait pas non plus durer longtemps.
L’homme, que l’on disait passer plus de temps à bord de son avion que sur terre, allait vite être obligé de changer de lieu de refuge après l’invasion le 6 juin 1982 du Sud Liban par l’armée israélienne. C’est à Tunis qu’il atterrit. La Palestine n’est plus à portée de fusil, mais de fax et de téléphone. La vie de bureau succède à la vie de garnison. C’est également à Tunis qu’il suivra le combat de ces jeunes palestiniens qui ont choisi de combattre les chars et la lourde artillerie israélienne par des pierres. Les enfants de la première Intifada allaient montrer au monde entier leur attachement à une terre qui a toujours été la leur. En novembre 1988, il fera entériner par le Conseil national palestinien réuni à Alger la reconnaissance de la résolution 181 de l’ONU, qui recommande «le partage de la Palestine en deux États, l’un arabe, l’autre juif» en précisant qu’« elle assure les conditions de légitimité internationale qui garantissent également le droit du peuple arabe palestinien à la souveraineté et à l’indépendance», puis dans la foulée, les résolutions 242 et 338, seules bases juridiques internationales d’une paix israélo-palestinienne. Enfin, le 2 mai 1989 Yasser Arafat est reçu à Paris.
Il qualifie à la télévision de «caduque» la charte de l’OLP qui refusait de reconnaître l’État d’Israël. Toujours en mai 1989, il déclare à un journaliste d’Europe 1 : «Après avoir essayé la guerre durant quarante et un ans, ma soeur, mon frère et moi nous sommes convaincus que nous devons à présent essayer la paix».
Son soutien apporté à Saddam Hussein pendant la guerre du Golfe stoppe ses efforts de paix et le prive de l’argent des monarchies pétrolières. Le processus diplomatique reprend, après la défaite de l’Irak, mais aux conditions américaines. Au bord de la banqueroute, plus que jamais isolée, l’OLP est formellement exclue des pourparlers de paix initiés à Madrid. Mais Yasser Arafat, a quand même réussi à refaire surface et à s’imposer comme l’unique interlocuteur d’Israël grâce au canal secret d’Oslo. En septembre 1993, il signe à la Maison-Blanche la Déclaration de principes portant autonomie des Territoires palestiniens occupés, après la reconnaissance mutuelle des deux parties, palestinienne et israélienne. Accord qui lui a valu le Prix Nobel de la paix en compagnie de Shimon Peres.
Après un exil qui l’a conduit du Liban en Tunisie, Yasser Arafat retrouve la terre palestinienne en 1994. Élu démocratiquement président de l’Autorité nationale palestinienne à l’issue d’élections effectuées en 1996 sous contrôle international, Yasser Arafat voit le territoire palestinien grignoté chaque jour un peu plus par les colonies israéliennes, les routes de contournement, un mur de «sécurité» haut de 8 mètres qui, sur des centaines de kilomètres, isole encore un peu plus les villes et villages palestiniens les uns des autres et étouffe toute vie économique et sociale. La paix n’allait pas résister à de nombreuses provocations, notamment celles d’Ariel Sharon, qui, alors simple député de la Knesset, en visite sur l’esplanade de la mosquée d’Al Qods, a déclenché la seconde Intifada. C’était en septembre 2000. Mais partout et pour toujours, Arafat a constamment gardé la Palestine au coeur, quelle que soit sa situation personnelle, du temps où il était étudiant à l’Université du Caire qui s’enflammait aux côtés des Frères musulmans lors de la création de l’État d’Israël et du massacre de Deir-Yassine, ou encore au moment où il partait combattre au sud de Gaza. L’ingénieur, tout comme l’homme d’affaires établi au Koweït, qui crée en octobre 1959 le Fatah, a dédié sa vie à son pays, à son peuple. Les Palestiniens ont ainsi perdu leur père, un vieux combattant de 75 ans, un homme qui a longtemps déclaré être marié à leur cause, qui finalement ne leur a pas laissé que le chaos. La Palestine est actuellement dotée d’un indicatif téléphonique, d’un territoire morcelé, de quasi-ambassades à l’étranger et d’un statut d’observateur à l’ONU. Figure symbole, Yasser Arafat avait créé un empire des signes. Hymne national, drapeau, ministères, aéroport devaient précéder l’indépendance véritable. Un souci des apparences qui s’applique autant à l’oeuvre qu’au personnage. Déclaré l’ennemi public numéro un d’Israel pendant de longues décennies, il est sorti indemne de nombreuses tentatives d’assassinats perpétrées par des commandos ou par bombardements. Une trentaine en tout. Dans un tel contexte, survivre pendant presque un demi-siècle, physiquement et politiquement, nécessite un courage physique certain et une capacité hors du commun à s’adapter rapidement à ce qui change. C’est le trait marquant de Yasser Arafat.

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