Reportage: Une journée à la ferraille de Salmia

Reportage: Une journée à la ferraille de Salmia

De la plus petite vis à l’organe mécanique de voiture le plus complexe, des marques les plus anciennes aux derniers cris haut de gamme, on retrouve un peu de tout (ou presque) à la ferraille de Sbata (Salmia) à Casablanca. Nous y avons passé une journée, et le moins que l’on puisse dire est que l’endroit connaît un achalandage sans pareil.

C’est le week-end, et une marée humaine déferle sur cet endroit parfaitement excentré qui se trouve loin du chic du centre-ville. Nous venons de stationner notre voiture à côté des murailles grasses de la ferraille, au milieu du brouhaha des gardiens et des vendeurs de balais d’essuie-glaces. Ça et là, des revendeurs de voitures d’occasion ont parqué en masse leurs véhicules au soleil.

Difficile de ne pas les remarquer ! Les rues sont boueuses et maculées d’huile de moteur. Nous franchissons la porte de la ferraille, et tout de suite une véritable caverne d’Ali Baba s’offre à notre vue, avec des parties de carrosserie de différents types de véhicules, ainsi que de nombreuses pièces d’un volume imposant entassées un peu partout dans le désordre le plus complet. Jantes, pneus, pièces de carrosseries, salons de voitures… tout semble à portée de main à première vue. Pourtant, chaque pièce est soigneusement répertoriée et rigoureusement marquée au blanco.

Rien n’échappe à l’œil vigilant des ferrailleurs qui, installés sur de vieux coussins de voitures, scrutent nos moindres mouvements et gestes depuis leurs échoppes.
Durant notre petit périple, nous avons eu droit aux bruits métalliques de marteaux et de meuleuses travaillant inlassablement les épaves de voitures. Nous sommes également sans cesse hélés par les intermédiaires qui n’arrêtent pas de prospecter les clients, en essayant de les aider à retrouver ce qu’ils recherchent comme pièces détachées, en contrepartie d’un pourboire et/ou d’un marché de réparation. Polyvalents, ils sont aussi accessoirement mécaniciens ! Il faut dire que la ferraille est un secteur qui fait vivre pas moins de 9.000 personnes, selon les estimations fournies par les ferrailleurs eux-mêmes.

S’ils acceptent gracieusement de nous dévoiler ces données, les ferrailleurs refusent en chœur de nous divulguer leur chiffre d’affaires, se contentant d’arguer que les temps «sont durs». Leurs gains jugés «occultes», n’en finissent pas de faire grincer des dents du côté des importateurs-distributeurs de voitures et des vendeurs de pièces neuves.

Et pour cause, «il s’agit là d’un manque à gagner pour le marché des pièces neuves, et que nous pouvons estimer pour tout le secteur à quelques centaines de millions DH à peu près par an», suppose un responsable de concession. N’empêche que le malheur de certains fait souvent le bonheur des autres.
Les collectionneurs de voitures par exemple, même s’ils sont minoritaires, trouvent que la ferraille reste la solution idoine pour se procurer certains organes mécaniques qui ne sont plus fabriqués.
Autre avantage, une casse possède une utilité écologique, puisque plusieurs parties d’un véhicule sont souvent encore récupérables. Même un moteur en panne contient des parties encore fonctionnelles et tout ce qui ne peut être recyclé sera revendu au «kilo» par la suite.
Depuis 2012, les conditions de dédouanement de véhicules étrangers, déjà draconiennes, ont été encore plus durcies.

Cela n’a guère découragé les ferrailleurs à continuer de se procurer davantage de voitures à l’étranger. «Plusieurs moyens permettent de s’adapter aux lois en vigueur», nous explique Youssef, un ferrailleur. Et d’ajouter que «si l’actuelle loi prévoit que le véhicule soit âgé de moins de 5 ans, alors nous nous procurons des véhicules qui se situent dans cette limite d’âge. Nous les dédouanons avant de les désosser et de les vendre ensuite en pièces détachées.

Nous pouvons également nous ravitailler en véhicules déclarés comme non roulants, que nous démontons à l’étranger et que nous ramenons ici en pièces détachées dans un conteneur ou via des passeurs».

Il faut dire que malgré les prix de dédouanement stratosphériques, les ferrailleurs arrivent à se faire une marge suffisante en se payant sur la «masse» des pièces vendues.
«Une voiture contient en moyenne plus d’une centaine de pièces revendables, en plus du moteur. Quand toutes les pièces commercialisables sont écoulées, on procède au découpage du châssis de la voiture qui, lui-même, est revendu au kilo pour être fondu», poursuit Youssef.

Certains MRE, lors de leur déplacement au Maroc, peuvent même proposer, moyennant une contrepartie financière, de prélever sur leurs véhicules certaines pièces mécaniques qui seront remplacées par d’autres plus anciennes ou plus usées, mais qui permettront encore au véhicule de rouler jusqu’aux conclaves de Sebta ou de Mellilia, avant d’être abandonné sur un parking une fois sorti du Maroc.

La technique la plus commune utilisée par les ferrailleurs pour ravitailler leurs stocks de pièces détachées est encore d’entrer en contact avec un ferrailleur basé à l’étranger.
Moyennant une somme convenue, celui-ci leur envoie un chargement de pièces détachées usagées dans un conteneur qui est ensuite ouvert au Maroc, avant d’être trié et vendu au détail. Mais au-delà de cette technique très usitée, certains MRE peuvent ramener directement des pièces détachées de l’étranger dans leurs fourgons lorsqu’ils rentrent au pays, pour les revendre aux ferrailleurs.

Ces dernières années, l’Administration des douanes et impôts indirects (ADII) s’attaque avec plus de véhémence au transport de marchandises en provenance de l’étranger. Celui-ci constitue un trafic lucratif pour les  Marocains résident à l’étranger qui rentrent au pays avec des camionnettes suchargées d’organes mécaniques de tout  genre.

Selon l’Administration douanière, «ces pièces de rechange sont un manque à gagner pour l’Etat, puisqu’il s’agit d’une concurrence indirecte dirigée contre les vendeurs patentés au Maroc. De plus, elles sont souvent de mauvaise qualité car déjà utilisées. Les plaquettes de freins ou les pneus passés en contrebande par exemple constituent un véritable danger». Un autre moyen de venir à bout des prix exorbitants de dédouanement c’est aussi de se procurer des véhicules étrangers, mais accidentés au Maroc et qui ne sont donc plus roulants. Un véritable Saint Graal très prisé par les ferrailleurs ! «Tomber sur une voiture étrangère accidentée au Maroc, c’est le jackpot, tellement c’est rare ! Mais cela peut arriver, notamment durant la période estivale où les MRE affluent en masse avec des véhicules immatriculés à l’étranger», nous indique-t-on. Les ferrailleurs acquièrent donc ces voitures accidentées pour une bouchée de pain auprès de leurs propriétaires, pressés de s’en débarrasser pour être remboursés par leurs assurances et rester en règle avec la douane marocaine. Les ferrailleurs les dédouanent ensuite en tant qu’épaves non roulantes à un prix beaucoup moins élevé, avant de récupérer les pièces encore valables dessus pour les proposer à la vente.

En se promenant dans les dédales de la ferraille de Sbata, il n’est pas rare de se retrouver nez à nez avec des «moitiés» de voitures ou face à des véhicules «découpés» dans le sens de la longueur ou de la largeur, en deux parties distinctes ! Interloqués, nous posons la question à notre ferrailleur qui nous répond qu’il s’agit là d’une technique utilisée pour venir à bout des prix élevés de dédouanement.

Cette astuce consiste à ce que deux ferrailleurs s’associent financièrement pour acheter un véhicule à l’étranger et en supporter les frais de dédouanement. Le véhicule est ensuite découpé en deux morceaux que se partagent les deux ferrailleurs. «Cela revient moins cher et convient à tout le monde !», explique-t-on à la ferraille de Sbata. Il faut dire que malgré la rude concurrence qui sévit entre les ferrailleurs, ces derniers travaillent souvent entre eux en bonne intelligence. Pour éviter toute «cannibalisation», certains ferrailleurs vont proposer des pièces allemandes, tandis que d’autres vont plutôt vendre des pièces françaises, japonaises ou asiatiques.

Un moyen commode qui permet au ferrailleur de s’approvisionner et de stocker plus facilement, car le volume des pièces est très important. Certains vont également se spécialiser dans le 4×4, ou dans une marque ou un segment déterminé. D’autres encore ne vendront que du consommable neuf. Mais, ferrailleurs comme clients, tout le monde trouve finalement son compte dans cette braderie à ciel ouvert.

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