Zineb Oukacha: «La journée de la femme a hélas perdu de son sens…»

Zineb Oukacha: «La journée de la femme a hélas  perdu de son sens…»

Entretien avec Zineb Oukacha, directrice communication et marketing de Hyundai Maroc Global Engines

ALM : Que représente pour vous la journée du 8 mars ?

Zineb Oukacha : Historiquement, la journée du 8 mars est une date symbolique pour marquer près d’un centenaire de lutte pour l’égalité, la justice, la paix et le développement. C’est une journée normalement dédiée à la cause des femmes de tous les continents, souvent divisées par les frontières nationales et par des différences ethniques, linguistiques, culturelles, économiques et politiques.  Aujourd’hui, cette journée a hélas perdu de son sens. Le côté commercial a pris le dessus sur l’aspect engagé, citoyen, et activiste qui en était l’origine. Marquer une date pour mobiliser autour d’une cause, faire avancer les choses, ouvrir des débats sociologiques, politiques… C’est une très bonne chose, mais je ne vois pas aujourd’hui en quoi les droits de la femme, l’égalité et l’équité sociales auxquelles aspirent les femmes, sont améliorés ou aidés par la célébration de cette journée.

Qu’est-ce qu’il faudrait alors en penser ?

Je dirais que la célébration de cette journée est plutôt dévalorisante pour la femme. Le combat que mènent les femmes est une bataille de tous les jours, et ce n’est pas une journée mondiale de la femme qui va y changer grand-chose. Je trouve également qu’un message de victimisation de la femme est véhiculé à travers cette journée. Comme si la femme n’était pas capable de se battre pour ses droits et d’aller chercher elle-même ce qu’elle veut – mais surtout l’obtenir ! Les femmes, au Maroc ou ailleurs, n’ont pas besoin d’une journée pour revendiquer leurs droits, faire entendre leur voix et aller de l’avant.

Comment agissez-vous au quotidien pour atteindre vos objectifs ?

Comme toute personne intelligente, atteindre ses objectifs est une question de rigueur et de sérieux au quotidien. Personnellement, j’observe une éthique de travail rigoureuse, avec une planification aussi détaillée que possible. J’accorde une grande importance à mon équipe et à sa gestion, car la réussite, c’est aussi savoir s’entourer des bonnes personnes, les motiver et les responsabiliser pour travailler tous ensemble et atteindre de belles réalisations et tout cela avec une bonne dose de bienveillance.

Par quel moyen parvenez-vous à concilier vie professionnelle et personnelle ?

Tout d’abord en veillant à mon propre bien-être et en trouvant mon propre équilibre. Ensuite, le secret d’une vie bien équilibrée réside dans la planification et l’organisation. J’essaie toujours de donner à chaque chose le temps et l’attention qu’il faut, au bureau, à moi-même, à la famille, à la maison et à mes amis.

Croyez-vous que la femme marocaine actuelle jouit pleinement de ses droits ?

Non, clairement ! Il reste encore un long chemin à parcourir dans ce sens. Non seulement parce qu’il existe des droits pour lesquels la femme marocaine doit encore se battre, mais aussi parce que bon nombre de ces droits se trouvent déjà sur le papier, mais le système social du pays, les mentalités, le passif sociologique, la pensée collective, en bloquent la pleine jouissance.

Que pensez-vous de certaines réformes, à l’instar du revamping de la Moudawana?

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, la nouvelle Moudawana, telle qu’elle est aujourd’hui, a été revue pour défendre les droits de l’enfant et non de la femme. Elle est plus orientée, par transitivité, vers la défense des mères, plutôt que vers la défense des femmes au sens large.  Certaines avancées ont été réalisées certes, mais à y regarder de plus près, on se rend compte que ce nouveau code de la famille ne sert pas la frange de la population qu’il était censé initialement protéger, à savoir les femmes les plus démunies financièrement. A mon sens, certains points devraient être revus, de même que le rôle et les droits du père, qui est réduit à une simple ressource financière, alors qu’il a un rôle et une responsabilité éducative extrêmement importante à assumer.

Et du côté professionnel ?

Il y a également beaucoup de progrès à réaliser à ce niveau. Par exemple, l’accès aux postes de responsabilité est souvent compliqué pour les femmes. Autant dans les postes d’exécution, le sexe n’est pas un critère de sélection, voire à l’avantage de la femme car elle est plus rigoureuse (et plus honnête !) que l’homme ; autant pour les postes de haute responsabilité (directeurs et plus) l’accessibilité reste très difficile. De plus, à compétences égales, les grilles salariales favorisent plutôt les hommes, avec un écart qui peut atteindre les 30% pour un même poste. On accorde plus facilement le crédit de la compétence managériale à un homme qu’à une femme qui est considérée comme trop émotive pour les prises de décision stratégiques. Heureusement que quelques beaux exemples existent pour prouver le contraire. Mais elles restent des exceptions ! Il faudrait que cela devienne la règle !

Il y a également la question de l’héritage…

Bien sûr ! Il faut savoir que la configuration de la société est actuellement très différente de la société d’antan. Le rôle de la femme a beaucoup changé. Aujourd’hui, les femmes travaillent, elles participent à la vie du foyer, elles contribuent financièrement aux dépenses quotidiennes, à l’achat de la maison familiale, aux frais de scolarité des enfants… ou dans le cas d’un divorce à faire vivre ses enfants car la pension accordée par le tribunal n’est généralement pas suffisante. A partir de là, l’homme n’est plus exclusivement le pourvoyeur du ménage. Vu que le système dans lequel nous vivons aujourd’hui oblige la femme à contribuer, il faudrait poser la question de l’équité et de l’égalité dans l’héritage.

Quel est votre message à l’occasion de la Journée internationale de la femme ?

Mon message est que la femme n’a pas besoin d’une journée qui la positionne comme une cause. Elle est un acteur à part entière de la société. Elle a une force bien plus grande que celle avec laquelle on la décrit tous les jours ou l’image avec laquelle on la présenterait à travers cette journée. La femme d’aujourd’hui s’assume dans son nouveau rôle dans la société et assume autant, si ce n’est plus, de responsabilités que l’homme. Je me refuse à la positionner comme une victime.

Le mot de la fin ?
Tant que l’on aura besoin d’organiser une journée mondiale, de faire le show et de crier sur tous les toits les avancées réalisées, les initiatives entreprises, etc., cela veut dire que les mentalités n’ont toujours pas changé, et que la femme n’est pas encore considérée comme un membre à part entière de la société.  Aujourd’hui, le système capitaliste a décidé pour nous; en tant que société de consommation et femmes actives que nous sommes. Les mentalités, les lois et les comportements doivent suivre la tendance. On ne peut vouloir une société occidentalisée avec des femmes qui travaillent et qui participent à la vie de la société et en même temps les considérer comme inférieures. Un corps marche sur ses deux jambes, de taille égale, de morphologie égale mais de motricité différente. A méditer.

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