100% Jamal Berraoui : Bilan d’étape

100% Jamal Berraoui : Bilan d’étape

La transition marocaine est en panne, c’est palpable. Or, la transition c’est comme la bicyclette, quand elle n’avance pas il y a de fortes chances qu’elle recule. Mohamed Chafiki, l’ex-dirigeant du PSD qui a quitté le débat public, disait que la transition devait faire passer les sujets au statut de citoyen et enterrer l’économie de rente. La formule résumait bien les enjeux et à son aura, le bilan est controversé. Sur le front des libertés publiques, les acquis sont évidents. Les élections ne sont plus triturées de manière systématique, c’est aussi une réalité. Sur le plan structurel, la mission est moins fructueuse.
La nomination du cabinet El Fassi reflète jusqu’à la caricature toutes les contradictions. Le retour à la méthodologie démocratique, salué par tous, s’est accompagné par l’atteinte la plus flagrante à l’autonomie des partis et au mépris absolu des élites démocratiques qui ont perçu quelques nominations comme une insulte. Durant ces quinze dernières années nous avons tout raté, parce que la méthode est mauvaise. La transition signifie le passage d’une situation à une autre et non pas la superposition des deux situations. Elle signifie donc que, pacifiquement, on enterre un Maroc pour en bâtir un autre et si les flux et reflux sont acceptables, ils ne peuvent être le produit de la stratégie de ceux-là mêmes qui mènent la transition.
«On ne remplace que ce que l’on détruit», c’est une vérité absolue de toutes les transitions. Au Maroc, ces hésitations ont affaibli l’adhésion des couches moyennes. Tous les phénomènes propres aux transitions et qui les ont accélérées ailleurs ont été avortés chez nous. Le champ politique atomisé n’a pu se recomposer parce que ses processus internes sont entravés par la volonté continue de le contrôler et surtout parce que les enjeux ne sont pas clairs.
La fin de la politique, c’est le consensus exigé à chaque décision. La transition nécessite des consensus de base et la compétition claire sur le reste. Parce que l’acteur principal, la monarchie, joue le rôle du synthétiseur, la classe politique a perdu toute utilité par assimilation excessive. L’échec des partis créés en alternative nous renseigne sur la nature de la crise. La société civile foisonne réellement et c’est l’un des aspects les plus réjouissants de la transition. Seulement instrumentalisée, voulue comme une alternative aux partis, elle s’est engluée dans des pratiques éloignées de la transparence et de l’abnégation qu’elle est censée renforcer dans le champ public. Nos intellectuels ont laissé leurs neurones au frigo. Non seulement nous n’avons pas eu de «movida» libératrice des énergies, mais la création est déliquescente et le conservatisme progresse. Ce constat n’est ni nihiliste ni reflet d’un discours aigri. La relance est possible, l’accélération souhaitable. Réduire la problématique à l’utilisation des recommandations de l’IER et à l’évaluation du cinquantenaire, c’est réduire la transition du nouveau règne au droit d’inventaire. Ce qui est tout simplement, politiquement, affligeant, parce que justement la transition cale sur ce point. L’évolution de la monarchie est la partie importante du tout, mais elle n’est pas le tout. En clair,  nous ne ferons pas l’économie d’une réforme constitutionnelle, donnant un sens à la compétition politique qui dépasse le nombre de maroquins. En contrepartie, la gauche, en réclamant un nouveau contrat avec le palais, fait aussi fausse route et s’engage dans un cul-de-sac. Mehdi Benbarka, qui ne fait pas partie de mes références préférées, avait pointé du doigt deux «erreurs mortelles» qui se répètent :  les demi-solutions et les accords avec le Palais en dehors de la société. Le contexte a bien évidemment changé et la monarchie n’est pas remise en cause. Mais si la gauche veut relancer la transition, elle doit rompre avec les faux consensus. C’est son réancrage social et sociétal qui permettra l’émergence d’un projet propre, mobilisateur en contradiction avec  celui des conservateurs et des intégristes. Cette concurrence entre deux projets est l’unique moteur capable d’ouvrir une nouvelle étape. Se complaire dans la situation actuelle, accepter les «mécano» économiques qui spolient l’Etat au profit de faux champions nationaux, préférer les suppliques à la revendication revient à préparer les conditions de l’échec de la transition. Le mort saisit le vif sous nos yeux, il n’y a qu’une seule issue : s’assurer que le mort est bien mort et l’enterrer et s’assurer que le vivant est bien vivant.

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