100% Jamal Berraoui : Le dernier témoin

100% Jamal Berraoui : Le dernier témoin

Pierre Boussel alias Pierre Lambert est mort. Il avait vécu toute l’époque du mouvement ouvrier du 20e siècle, trotskiste dès son jeune âge, et était sûrement le dernier de ceux qui ont physiquement connu Léon Trotski. Issu de la classe ouvrière, il dédia sa vie à la Révolution, à cet immense espoir qui mobilisa tant d’énergie au cours du siècle passé et devint le chef incontesté d’une fraction, la plus importante de la quatrième internationale au point qu’on les appelait les «Lambertistes». Joxe, Jospin, Laignel, Bergeron, Hebert, Cambadélis étaient des Lambertistes.
Pierre Lambert, à partir du Parti communiste internationaliste français tentait de renouer le fil de l’histoire, de reconstruire l’internationale ouvrière. Dans ce cadre, autour de Ayed Boukheda et moi-même, un petit groupe s’était constitué en section marocaine. Lors d’un congrès à Paris, en 1981, les Algériens voulaient valider une ligne politique qui s’avérera désastreuse. Ceux qui entourent actuellement Louisa Hanoun enivrés par la révolution iranienne proposaient une alliance dans le mouvement étudiant avec les Islamistes pour contrer l’alliance des staliniens et du FLN. Ayed et moi avons contesté cette ligne, mais elle fut tout de même validée. Deux ténors nous avaient soutenus, Pierre Lambert et Stéphane Just, le numéro deux de l’époque. Mais cette question ne soulevait pas les passions. En 1980, c’est l’Amérique latine, avec la Révolution sandiniste, les Morénistes de ce sous-continent et surtout Lula et son parti des travailleurs qui dominaient les débats.
Le Parti des travailleurs est la grande réussite des Lambertistes. Né dans la lutte ouvrière, réunissant tous les courants anti-staliniens, il a mené Lula à la magistrature suprême grâce à la stratégie du Front unique ouvrier. L’un des plus grands pays du monde, le Brésil, est dirigé par les Lambertistes.
Pierre Lambert avait une hantise : les Staliniens. Ils les a vu trahir la révolution et pervertir ses idéaux. Il les a surtout vu massacrer leurs frères de combat du FOUS lors de la guerre d’Espagne ou les trotskistes de la résistance française. La haine du stalinisme a sûrement été pour beaucoup dans l’aspect sectaire du lambertisme. Pourtant, la caractérisation politique était correcte. Lambert, les soins de grands combats ouvriers, assénait avec insistance «Nous ne sommes pas la direction des masses», il reconnaissait aux appareils traditionnels ce rôle.
Scruter le mouvement des masses, lui ouvrir une perspective unitaire à chaque fois en lui donnant les mots d’ordre adéquats. Sans se substituer aux directions traditionnelles, aux appareils, telle était la ligne.
Les lambertistes, même au plus fort de la vague, n’ont jamais été très nombreux, une dizaine de milliers tout au plus, mais ils ont été et sont très influents. Dans la lutte contre le stalinisme ils ont été derrière le comité People (Simone Signoret et Montand) qui dénonçait le pacte de Varsovie et ses exactions. Par l’entremise de Pierre Broué, historien de renom, ils étaient liés à la charte 77 et l’épopée Solidarnosc leur doit beaucoup puisque parmi les intellectuels qui ont soutenu le mouvement en Pologne même les plus politisés étaient lambertistes. En France, ils ont tenu et tiennent toujours l’UNEF indépendante et démocratique, le syndicat étudiant le plus important. Leur influence sur Force ouvrière est connue de tous. Mitterrand a fait des cadres lambertistes sa garde rapprochée, d’abord avec Joxe et Laignel et ensuite avec l’équipe Jospin. Mais ils ont raté plusieurs mouvements. Trop figés, ils n’ont pas pris en charge les mouvements pour les libertés individuelles, pour l’égalité des sexes, pour l’environnement etc. Pierre Lambert qui haïssait le stalinisme a dû vivre avec amertume la chute du mur de Berlin. Les trotskistes ont toujours plaidé pour la rénufication politique dans les pays du glacis.
Seulement, ils rêvaient que celle-ci ferait la jonction avec la révolution sociale dans les pays capitalistes. Les peuples ont mis à bas la dictature bureaucratique, mais l’absence d’un outil n’a pas permis aux peuples  d’aller plus loin. Pierre Lambert a vécu toutes les convulsions du communisme et a dû accepter que le terme était entaché par les crimes staliniens. C’est sûrement  l’un des derniers révolutionnaires professionnels qui nous a quittés. L’émancipation des travailleurs continuera à mobiliser et le rêve d’une internationale devenue le genre humain survivra au reflux actuel.

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