100% Jamal Berraoui : Touti ramadanien

100% Jamal Berraoui : Touti ramadanien

Le rituel est immuable depuis la nuit des temps dans certaines sphères, le mois du Ramadan est celui d’un jeu prenant, d’une grande subtilité pour qui sait faire qui s’appelle le Touti. Les comportements des joueurs sont eux aussi immuables. Ils jurent de jouer correctement, ils finissent tous par tricher un peu, beaucoup, énormément, c’est que le résultat d’une partie dépend souvent d’une carte  sortie à un moment donné, alors si un petit signe peut aider le partenaire à flairer le beau coup même, les gens les plus réglos dans la vie n’hésitent pas. Les femmes finissent par se lasser mais pas question pour les maris avant d’obtenir une revanche. Le pire, c’est qu’il y a des amitiés solides qui ont été affectées suite à une altercation autour d’une partie de Touti.
Les invectives entre partenaires sont courantes parce qu’il n’y a pas de «bon joueur» de fair-play au Touti.  Les bons perdants trouvent rarement un partenaire, on joue au Touti pour gagner, pour ridiculiser l’adversaire et toutes les manipulations sont permises. Si je vous en parle, c’est parce qu’il y a un autre Touti ramadanien, lui aussi réglé comme un calendrier. Il s’agit des affaires judiciaires. Depuis l’affaire Tabet, le feuilleton ramadanien est toujours au rendez-vous. Cette année, il s’appelle «Bin Louidane». Il a déjà fait énormément de casse et les amateurs de sang devraient être rassasiés, ce n’est pas le cas. Ne comptez pas sur moi pour commenter le fond de l’histoire. D’abord parce que légaliste, je n’entends pas participer à un viol collectif, à savoir celui du secret de l’instruction, mais surtout parce  que d’expérience, on sait que dans ces histoires un train en cache toujours un autre et qu’il faut attendre la fermeture des gares pour avoir des certitudes. Le lien avec le Touti ? C’est que là tout le monde manipule l’opinion par voie de presse. C’est Laânigri qui a nommé Izzou à la tête de la sécurité des palais, on en rajoute: il aurait assisté au mariage de son subordonné avec la fille du trafiquant. Totalement faux, mais ça vend, alors des journalistes achètent. Un monsieur, pas très bien dans  sa tête selon plusieurs sources, se présente au juge d’instruction Serhane comme un envoyé d’une princesse pour intervenir en faveur d’un accusé. Le juge le fait arrêter illico. L’information devient: il voulait intervenir pour le commandant Lahlimi. Les avocats de celui-ci ont aussitôt renvoyé la balle. Ce commandant de la gendarmerie n’aurait reconnu que deux cadeaux de la part de Bin Louidane : une montre et un mouton pour l’Aïd El Kébir. Message : il n’était pas si corrompu que cela le gendarme, il avait des faiblesses mais son implication ne devait pas être immense. Surtout que le trafiquant voit sa fortune gonfler de jour en jour : elle a atteint 6 milliards DH au dernier pointage médiatique totalement fou, sauf si Bin Louidane monopolise le marché depuis 15 ans, ce qui n’est pas le cas parce que des trafiquants de haut calibre, ce n’est pas ce qui manque. Cette partie de Touti fait deux grandes victimes : la justice et la presse. La première ne peut s’exercer correctement que dans la sécurité, le secret de l’instruction n’est pas un luxe, c’est à la fois un gage d’efficacité et une protection des droits des accusés. La presse, elle, vend beaucoup avec ces feuilletons, mais perd en crédibilité et voit ses ventes chuter à terme. Lors de l’affaire Tabet, seul un journal a osé écrire que c’était un déni de justice et que le vrai procès de Tabet n’a jamais eu lieu. Présenté comme un monstre parce qu’il pratiquait des jeux érotiques très courants, il a été amené devant la potence avec la complicité de la presse. Ça devrait donner des sueurs froides au peuple des corbeaux. Mais ce n’est qu’un Touti de plus, et dans ce jeu, tout le monde triche avec la morale et les règles.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *