A dire vrai… Ainsi va la vie 

A dire vrai… Ainsi va la vie 

Nous venons d’atterrir à Casablanca. Heureux d’être enfin de retour au bercail, mais préoccupé. Les journaux que j’ai feuilletés durant le vol rapportaient un sondage selon lequel 42 % de mes concitoyens souhaitent émigrer afin d’accéder à de meilleures conditions de vie via un emploi à l’étranger. Je prends congé du commandant du bord. Il eut l’amabilité de m’inviter dans le cockpit. Je lui fais part de ma fascination devant cette belle invention qu’est l’avion. Il me surprend en disant que, pour lui, chaque vol est un sujet d’émerveillement !
Durant le trajet vers la sortie, je songe à cet endroit qu’est l’aéroport. Faut-il y voir la transcendance du génie humain qui, des siècles après Icare, a ployé monts et océans sous son aile et fait de la terre entière son village ? Ou bien le lieu qui abrite les soubresauts et les chocs de millions de vies, au rythme des départs et des arrivées des avions ? Ou plus tristement, la ligne de fracture qui zèbre nos sociétés souffrantes ? Telle une faille sismique qui sépare vallées fertiles et espaces arides, un aéroport marque dans une société inégalitaire la frontière entre privilégiés ouverts sur l’universalité du monde et miséreux peinant à survivre dans un quotidien laborieux.
J’essaie de deviner parmi ces voyageurs ceux qui n’ont pris qu’un aller simple vers un ailleurs idéalisé. J’aimerais partager avec eux l’indicible sentiment que procure le retour à la terre natale. Leur parler de ces séjours à l’étranger qui prennent des allures de calvaire dès qu’ils dépassent la semaine. Leur apprendre que l’ouïe de l’oiseau migrateur, façonnée par l’évolution millénaire de son espèce, ne réagit qu’à la fréquence de l’appel du terroir. Nulle part ailleurs, la vie ne coule autant dans les veines que sur le sol natal. Nulle part ailleurs, on trouve ce bleu éclatant du ciel. Nulle part ailleurs, on sent ces caresses des rayons du soleil sur des peaux avides de chaleur. Nulle part ailleurs, la nature a cet incomparable calme enveloppant, fait de contrastes saisissants et d’harmonie sereine.
Bordé d’un océan mythique et d’une mer paradisiaque, ancré autour de montagnes majestueuses, riche de plaines généreuses et de déserts ensorcelants, béni de saisons clémentes, ce beau pays, terre d’abondance et de bonheur pour ses habitants, havre de paix et de liberté pour ses visiteurs, a enfanté, nourri, protégé et repris dans son sol des générations d’hommes et de femmes.
Aujourd’hui, la velléité de départ de près de la moitié de ses enfants augure-t-elle de temps tourmentés ? Des tempêtes seraient-elles sur le point de se lever dans un monde aux horizons incertains ? Quelle que soit la dureté des épreuves à venir, la vieille histoire d’amour entre cette belle contrée du nord-ouest du continent antique et son peuple béni continuera à défier le temps et l’adversité, une histoire écrite par ceux qui, oubliant leur personne, ont d’abord donné à leur pays, pour que d’autres jouissent de ses richesses.
Pour autant, comment ne pas comprendre ces candidats au départ qui veulent tenter leur chance sous d’autres cieux, explorer d’autres contrées, influer le cours de leur destin en virant de bord ? Le pays qui les a enfantés, pays du soleil couchant, n’a-t-il pas lui-même donné naissance, il y a bien des siècles, à un peuple de voyageurs, de savants, d’artisans, d’écrivains, de cultivateurs, de commerçants, d’éleveurs, de peintres, de poètes, de nomades, de musiciens, de réfugiés, de visiteurs, d’astronomes, de médecins, d’ouléma, de soldats, d’érudits, d’inventeurs…
Blancs, noirs, juifs, musulmans, chrétiens, agnostiques, riches, pauvres, ascètes, jouisseurs, habitants du nord, nomades du désert, immigrants, réfugiés, persécutés, génération après génération, cette terre a veillé sur leur unité, comme ils ont veillé sur son intégrité. Elle leur a procuré ses richesses, ils lui ont donné sa grandeur. Elle leur a légué le patrimoine de leurs aïeux, ils ont façonné le futur de leurs enfants. Ensemble, terre et peuple ont traversé les siècles fiers, sans arrogance, forts, sans orgueil.
Ceux qui sont partis ou s’apprêtent à le faire trouveront une autre contrée tout aussi accueillante, tout aussi merveilleuse, avec laquelle ils construiront une nouvelle et belle histoire d’amour, comme si elle était leur terre natale. Tout comme d’autres sont en train de venir d’ailleurs, d’un ailleurs tant convoité par 42% des nôtres… Ainsi s’opère le brassage des peuples, ainsi se fécondent les civilisations.
Ainsi va la vie. Ainsi va le monde.

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