A dire vrai… Et puis vint ton tour de partir

A dire vrai… Et puis vint ton tour de partir

Tu étais né une nuit de décembre, à l’heure où elle rendait ses derniers soupirs. Comme une fleur qui éclot au petit matin. Le muezzin couvrait de ses appels à la prière les gémissements de ta mère. L’aube naissante se préparait à peindre le ciel en puisant dans le spectre de sa palette rougeoyante. Le travail de ta mère dura moins de deux heures. Une délivrance comme elle en a toujours rêvé, elle qui avait failli être emportée à chaque accouchement. Une telle venue au monde préfigurait le garçon que tu allais être.
Personne ne t’attendait. Sans crier gare, tu illuminas un foyer qui pensait avoir rangé à jamais couches et layettes, biberons et jouets, cahiers et cartables. Tes parents avaient tout à réapprendre, tout à refaire. Comme aux premiers jours de leur union. Comme si tu étais leur premier bébé. Avaient-ils eu assez d’intelligence pour déceler les bouleversements subtils que ta naissance allait engendrer dans les rapports complexes de la famille ? S’étaient-ils rendu compte du déplacement imperceptible que tu avais imprimé au centre de gravité du foyer vers ta petite personne ? Avaient-ils réalisé comment tu t’étais délicatement installé au point focal des attentions que tes frères pensaient avoir occupé à jamais ?
Ta nature discrète, ton caractère conciliant, ton humeur joviale firent leur bonheur, eux pour qui adolescence avait plutôt rimé avec inexplicables sautes d’humeur et effrayantes éruptions. Tu traversas les redoutables tempêtes de l’âge ingrat avec un calme angélique. Un enfant de rêve, que bien des parents aimeraient tant avoir.
Les tiens étaient-ils conscients que tu grandissais au fil des jours ? Peu probable, tant tu restais pour eux le bébé né un matin d’hiver. De ton côté, tu ne faisais rien pour leur faire changer d’avis. Tu n’en finissais pas de te délecter de l’état d’éternel bébé qu’ils avaient décrété pour toi. Avec l’affection de tes aînés en prime, restés l’objet des attentions, le centre des préoccupations. Ce dont tu t’en accommodais.
Puis vint le temps des envols de la nichée. Un à un, tes aînés déployaient leurs ailes, quittaient le cocon familial et s’en allaient vers d’autres cieux, avides de découvrir le monde, croquant à pleines dents le bonheur de s’être libérés de l’étau familial, grisés de n’avoir plus à compter que sur eux-mêmes. Ils se souciaient peu du vide laissé dans le cœur de leurs parents. Avec le temps qui cicatrise les plus profondes des blessures, ceux-ci surmontèrent leur chagrin, confiants dans leur force à affronter les épreuves de la vie. Pourtant, savaient-ils que leur rétablissement est dû moins au temps qui passait qu’à toi petit bonhomme, qui, par ta présence, les coudées désormais franches, emplissais un foyer devenu subitement grand, animais un monde dépeuplé, déridais des réunions mornes, apposait ton empreinte sur les objets et les bibelots, et faisais un tant soit peu oublier l’absence de tes aînés ?
Le temps allait se charger de le leur faire savoir.
Un jour, vint le tour de ton envol. Tes parents pensaient s’y être préparés, endurcis par les départs de tes frères. Ils t’avaient accompagné un matin de septembre à l’aéroport. Ils t’encourageaient, te confortaient, te manifestaient leur amour, te prodiguaient leurs conseils et t’exprimaient leur confiance en ta capacité à affronter l’inconnu. Cachant mal leur désarroi, ils t’avaient serré dans de longues étreintes, comme s’ils voulaient garder une partie de toi-même, capter un souffle de ton âme, prélever une relique de tes vêtements, avant que tu ne t’engouffres dans les couloirs qui mènent vers l’avion qui allait t’éloigner de la terre qui t’avait vu naître, des proches qui t’avaient couvé, de la mère qui t’avait veillé.  
De retour à la maison, ils franchirent le seuil de la maison, seuls, comme lors de ce premier jour où ils avaient décidé de cheminer ensemble dans la vie. Dans un espace devenu désormais inutile, un épais silence les accueillit. Ils ressentirent le sentiment terrible d’être étrangers dans le foyer qu’ils ont mis toute une vie à construire. L’émotion leur fit mesurer l’étendue du vide abyssal que tu avais laissé derrière toi. Ils se rendirent alors à l’implacable certitude que nul ne le comblerait. Ils réalisèrent que, à l’instar de tous les parents, ils ne te chérissaient pas davantage que tes frères aînés, mais que tu avais été le baume qui pansait les déchirures provoquées dans leurs cœurs par leurs départs successifs.
Ce matin de septembre, ils n’avaient pas de baume pour apaiser leur souffrance. Tout juste des souvenirs, de l’espoir et des prières.
Dieu protège nos enfants dans leurs nouveaux univers.

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