A dire vrai…Inquiétudes et… baraka

A dire vrai…Inquiétudes et… baraka

Cela fait un bail que mon extraterrestre ne m’a plus rendu visite. Le refera-t-il un jour ? Je ressens le besoin d’échanger avec quelqu’un qui a du recul. Qui en possède autant que mon extraterrestre !

Ma discussion avec Lahcen n’a rien fait pour dissiper mes appréhensions. Originaire des vastes espaces situés entre les versants sud du Grand Atlas et les portes du désert, Lahcen est mon confident, mon baromètre. Il me donne le pouls de la société, la vraie, celle du petit peuple. Ouvrier dans une menuiserie de bois, d’une grande piété, il côtoie à longueur de journée des connaissances, des clients, la faune qui évolue dans le quartier qui abrite la menuiserie. Le soir, nous abordons les préoccupations du citoyen lambda, les soucis des petites gens. Rien de sophistiqué, nulles analyses alambiquées, pas de supputations embrouillées. Tout juste du bon sens populaire.

Retrouvant la ville après ma retraite d’été, mon premier réflexe est de demander à Lahcen comment vont les choses. Il comprend ma soif de me mettre vite à jour.

– Mal, répond-il avec des hochements de tête et un regard désabusé. 

Il ne m’a jamais paru aussi pessimiste.

– Qu’est-ce qui va mal ?

– Le business. C’est mort. Nous n’avons rien vendu pendant des semaines.

– Oh, c’est l’été, dis-je pour le rassurer. Les gens rentrent à peine de vacances. Ça reprendra bientôt, tu verras.

– Non, rétorque-t-il. C’est sérieux. Les gens sont inquiets. Jamais rien senti de tel avant.

Je reste coi, contaminé par l’angoisse de Lahcen. Dans pareil cas, il ne me reste qu’une solution. Voir mon ami Ba Jalloul. C’est l’heure où il est à son café. Pourvu que je le trouve seul. Je pourrais lui parler librement. Peut-être de mon extraterrestre.

Effectivement, Ba Jalloul est à sa table habituelle. Manque de bol, il est entouré d’un nombre inaccoutumé d’amis. Selon un rituel, ils échangent les journaux du jour entre eux, ce qui leur permet de lire toute la presse, à moindre frais. Je les rejoins. Je me contenterai de ce que je pourrai glaner. Sous son chapeau noir, Ba Jalloul parcourt un journal, l’oreille tendue pour suivre les propos de Said.

– De notre temps, il y avait deux blocs, les Américains et les Soviétiques. Les autres pays ? Ils étaient tous rangés derrière l’un ou l’autre. Même les soi-disant non-alignés. Les conflits étaient réglés par les deux superpuissances selon leurs intérêts. Les tensions étaient maîtrisées, les choses claires. Aujourd’hui, c’est la pagaille ! Depuis la guerre d’Irak, l’empire américain est en déclin. Les Russes, un temps affaiblis après la chute du mur de Berlin, reprennent du poil de la bête. Les BRICS et un tas de puissances moyennes pointent leurs nez. Le Moyen- Orient bouillonne. Comprenne qui pourra. C’est inquiétant.

– On dirait un prof qui donne une conférence ! ricane Karim. Les gens n’ont pas besoin de tes commentaires savants pour comprendre ce qui se passe. Ils ont la télé, les réseaux sociaux, la presse électronique. En voyant ce qui arrive ailleurs, ils se demandent simplement quand ça va être leur tour.

– Au fond, intervient Hamid, les gens veulent un présent où ils peuvent bien vivre, et un futur lisible. À ce jour, les politiques du monde entier n’ont assuré ni l’un ni l’autre. Normal que les gens soient inquiets.

Les propos de Lahcen sont donc bien à-propos, me dis-je dans mon for intérieur. 

Ba Jalloul est resté jusque-là silencieux. Je suis curieux de savoir ce qu’il pense. Hamid poursuit :

– Rien ne marche. Le monde est en crise, l’économie en panne, l’enseignement en faillite, la santé en débâcle, les prix flambent, les pauvres ne font que s’appauvrir. Je ne parle pas de ce besoin inassouvi d’une grande et réelle ouverture démocratique. Avec ça, normal que l’on perde confiance. Ça paraît insurmontable. Alors, les politiques peuvent raconter ce qu’ils veulent. L’attrait du pouvoir leur fait dire n’importe quoi. Une fois dedans, ils oublient ceux dont ils ont les destinées en charge.

– Eh les gars, attendez ! lance Said, les yeux rivés sur son journal. Je vous lis rapidement cette info : «Selon le gouvernement, le pays connaît un redressement des activités économiques : excellente campagne agricole, bon comportement des transferts, des IDE et bonne tenue de la demande intérieure dans un environnement international en légère amélioration. Le taux de croissance se situerait autour de 4,8% pour cette année». Génial, non !

– Bof, laisse tomber Karim. Il n’y a plus qu’une seule certitude : c’est qu’il n’y a plus de certitude.

Ba Jalloul intervient enfin :

– Vous oubliez que ce pays a longtemps marché sur la corde raide. Il a connu des périodes difficiles au cours de son histoire. Il s’en est pourtant toujours sorti ! Vous savez pourquoi ?

Il nous regarde à tour de rôle. Ne voyant nulle réaction, il poursuit :

– Parce qu’il a toujours eu la baraka avec lui. Alors cessez de vous tourmenter. Ça se décide bien au-dessus de nos têtes. Priez seulement que la baraka ne nous quitte pas.

Lahcen sera sensible aux propos de Ba Jalloul.

Je me demande si mon extraterrestre le serait aussi.

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