A dire vrai… Le peintre à la palette de mots

A dire vrai… Le peintre à la palette de mots

Être à l’affût pour capter une image du quotidien. Rester vigilant pour saisir une situation du monde. Demeurer attentif pour figer un instant du vécu. Être cet œil différent qui repère l’imperceptible, décalé qui identifie l’original, distinct qui appréhende l’indicible.
Puis, avec la palette du peintre, recolorier l’image, redessiner les traits, jeter des lumières nouvelles.
Ensuite, zoomer sur le communément admis, et en ressortir l’originalité ; cerner le généralement répandu, et en dégager l’inattendu ; s’intéresser au platement banal, et en dégager l’inédit.
Enfin, éviter de succomber à l’affectif pour ne pas brouiller l’image, demeurer objectif pour ne pas trahir la réalité, rester lucide pour ne pas emmêler les faisceaux.
Faire cela, jour après jour, en cheminant dans le tumulte du quotidien, pour livrer avec des mots, semaine après semaine, un nouveau tableau de la vie. En espérant surprendre les observateurs du monde, secouer les blasés de l’univers, émerveiller les amateurs des mots.
Faire cela, en triant entre le Tchéchène qui veut faire sauter l’Amérique qui l’a accueilli, les frères ennemis qui en arrivent à détruire Bilad Cham, les illuminés qui veulent établir la cité des vertus dans les regs du désert, les jeunes qui n’ont d’autres projets de vie que détruire le monde autour d’eux, les rues où se côtoient riches fortunés et misérables démunis, les politiques qui font commerce de la politique, la femme qui chemine à pied auprès du mâle confortablement installé sur une monture, la jeune fille qui parcourt des kilomètres pour arriver au prochain point d’eau, l’enfant privé à jamais de la magie de l’écrit, le citoyen qui appréhende de recourir aux services de l’administration, la corruption qui mine le tissu social, les milliards qui échappent aux impôts, les infrastructures qui propulsent le pays dans le siècle suivant, l’absence d’équipements de base qui plombe les conditions des marginaux du progrès, la minorité qui vit dans l’accumulation exponentielle, la majorité qui se débat pour accéder à l’essentiel…
Mais comment faire ce tri ? Car entre-temps, tel un fleuve en crue, le monde continue de charrier les destins de vies humaines, avec leurs moments de joies et leurs lots de peines.
Chaque jour, des hommes tuent d’autres hommes, devant une humanité impuissante.
Chaque jour, des injustices sont commises, au nom de la morale, au nom de la religion, au nom de la raison d’État, au nom de la realpolitik, au nom de la loi du plus puissant, au nom du dieu argent.
Chaque nuit, des âmes pleurent dans le noir, des victimes souffrent en silence, des faibles endurent sans murmurer mot.  Chaque jour, des chevaliers partent en guerre contre l’infortune des autres, des âmes bien nées se donnent pour plus faibles qu’elles, des êtres au cœur immense consacrent de leurs vies à autrui.
Choix difficile entre tous ces sujets, choix souvent déchirant. Tout mérite d’être évoqué. Tout devrait être rapporté. Tout nécessite d’être mis en lumière. Dans cette lumière du peintre, celle qui révèle les angles morts, qui souligne les tares dissimulées, qui dévoile les vices cachés. Tout de suite. Ici et maintenant. Cette semaine, sans attendre la suivante. Car tout est important. Rien ne doit être remis à demain.
Oui, mais comment choisir ? Une chronique s’écrit d’une seule main. Avec une paire d’yeux. Et une même sensibilité. Il y a une limite au nombre de sujets qu’un intellect peut appréhender. Mais, plus que tout, une âme humaine, aussi dédiée soit-elle, aussi sensible serait-elle, ne peut prendre en charge les innombrables causes, se battre pour les incalculables injustices, s’engager dans l’incessante effervescence du monde.
Alors, dans une solitude pesante, le peintre passe son temps à traquer les turpitudes d’un univers bouillonnant, à rattraper une actualité agitée, pour finalement ne capter qu’un moment isolé, croquer une scène insignifiante. Une scène qui n’a peut-être de sens que pour lui, qu’il restitue avec des lettres, en espérant toucher l’esprit des uns, gagner le cœur des autres, sans prétention de donner du sens à l’ensemble.
Tel est le lot du peintre qui puise ses couleurs dans la palette de mots.

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