A dire vrai… Les invisibles de la terre

A dire vrai… Les  invisibles de la terre

L’orchestre a cessé de jouer. Le brouhaha s’est évanoui. La maison est redevenue calme. La majorité des convives est déjà partie. Quelques retardataires peinent à finir la soirée. Ils devisent avec les maîtres de céans, se répandent en remerciements, renchérissent d’éloges. La soirée a été exquise, les mets délicieux, les boissons raffinées. L’ambiance a été chaleureuse, la musique recherchée, le service irréprochable. La maîtresse de maison est encensée, le mari loué, leur accueil vanté.
Je m’apprête à prendre congé de nos charmants hôtes. À l’instar des autres invités, je suis sous le charme de la soirée. J’exprime mes sentiments à mes amis en m’apprêtant à prendre congé.
En prenant le chemin du retour, mes pensées vont inexplicablement ailleurs. Vers les êtres qui nous ont permis de savourer ces moments enchanteurs. Vers ces personnes qui ne laissaient jamais nos verres se vider. Je les revois défiler avec des plats plus fins les uns que les autres. Ma rétine est imprégnée de leurs pas rapides, mais silencieux, anticipant les moindres désirs des convives. Par l’imagination, je pénètre dans les cuisines et passe en revue des hommes et des femmes, certains derrière les fourneaux, d’autres préparant les plats et les verres. Affairés comme des fourmis, tendus de tout leur être vers la satisfaction de personnes dont ils ignorent tout, soucieux qu’ils fassent bombance et repartent enchantés.
À la fin de la soirée, combien parmi les convives ont eu une pensée pour ces êtres discrets ?
Les ont-ils salués au détour d’un regard? Leur ont-ils parlé en les croisant dans un couloir ?
Ces gens auxquels vont mes pensées, combien sont-ils à s’occuper ainsi du bien-être d’autres femmes et d’hommes sur terre ? Quelle place occupent-ils dans leurs vies ? Comment sont-ils traités ? Trouvent-ils le bonheur dans leurs tâches ? S’y adonnent-ils de plein gré, ou forcés par le destin ? Quelle justice trouvent-ils en cas de maltraitance ? Quels recours ont ces jeunes filles, objet de sévices dans le secret des foyers qu’elles servent à longueur d’année, dont les drames funestes éclatent au grand jour de temps à autre ? Travailleurs de l’ombre, trouvent-ils juste rétribution à leur labeur ? Dans quelle rubrique de la comptabilité nationale figurent leurs contributions ? À combien celles-ci sont évaluées dans le PIB de la nation ?
En plein milieu de cette réflexion, je ne sais pourquoi je songe soudain à cette dame, arrivée dans la famille il y a longtemps. Aujourd’hui, elle semble avoir toujours été là. Avec son mari et ses enfants, elle est devenue la deuxième famille des enfants et l’âme du foyer. Elle est la discrète fée bienfaitrice des pauvres qui hantent le voisinage. Elle répond à leurs sollicitations à toute heure du jour ou de la nuit. Que de fois elle s’est levée en silence au cœur de la nuit, pendant que tout le monde dort, pour aller servir un bol de soupe chaude à l’un, transis par le froid, ou à l’autre, tenant à peine sur ses pieds, tous menaçant de s’effondrer à tout moment devant la porte, tant ils ont ingurgité du mauvais alcool. Avec le sourire et une infinie bonté, elle se porte au réconfort de ces infortunés, sans jamais émettre le moindre bougonnement.
Elle s’appelle Naima.
Des Naima comme elle, il en existe, partout, dans tous les foyers, dans tous les pays.
Invisibles, discrets, fidèles, ils se consacrent à autrui, ont donné leur vie aux autres. Dans la discrétion, se faisant remarquer à peine. Rarement, leurs drames franchissent les portes derrière lesquelles leurs vies sont confinées, pour faire la Une des journaux. Sommes-nous suffisamment reconnaissant à leur égard ? Rendons-nous leur ce que nous leur devons ?
Du coup, je me sens envahi par un coup de blues. La soirée de mes amis n’a plus le même goût. Ma poitrine est oppressée par la terrible impuissance devant cette vieille et sourde injustice de l’humanité envers les invisibles de la terre.

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