A dire vrai… Regard d ailleurs

A dire vrai… Regard d ailleurs

Chers Parents.
Ça a été dur de vous quitter ce matin. Mais j’étais tellement excité de faire ce voyage. Je suis impatient de connaître ce nouveau pays. Nous avons atterri, mon ami et moi, cet après-midi à Casablanca. Il fait beau. Ça me change de notre grisaille. Dans le taxi qui nous emmène en ville, j’ai les yeux grands ouverts. Je n’ai pas encore vu les chameaux dont nous parle notre voisin. Nous roulons sur une autoroute. Ça cons-truit partout. Des trains circulent à toute vitesse.
De la vitre du taxi, je vois les automobilistes appliquer à la lettre l’expression prendre la route. Malheur à qui se trouve sur leur chemin, ou les retarde par un dépassement trop lent à leur goût. Ils le harcèlent d’appels de phares, le mitraillent de klaxons, comme s’ils avaient des kalachnikovs.
Impatient, l’œil mauvais, prompt à faire des queues de poisson, notre chauffeur ignore le code de la route. Pris en flagrant délit, il sourit à son interlocuteur. Au bout du troisième sourire, j’ai fini par comprendre. Ce n’est pas de l’amabilité. Juste un subterfuge pour se sortir du mauvais pas. Car, plus loin, notre chauffeur engage les mêmes manœuvres, et sort son sourire passe-partout pour désarmer le conducteur incommodé.
Le cauchemar a débuté une fois en ville. Je suis stressé. Comme si je conduisais moi-même. Je surveille à gauche, à droite, devant, derrière ! Tout est imprévisible. Surtout lorsque le feu passe au rouge. Pour certains, il a sur eux un effet identique à celui de l’étoffe pourpre sur le taureau ! Ils foncent au lieu de s’arrêter ! Coincés dans un bouchon, dans la cacophonie des avertisseurs, j’observe la voiture de gauche. L’air belliqueux, marmonnant des indélicatesses, le conducteur force sur le klaxon pour faire avancer la file. Des enfants proposent de laver les pare-brise. Un mendiant a mis son moignon sous le nez d’un conducteur engoncé dans un 4×4 dont je n’ose imaginer le prix. Il le force à contempler sa misère ! Ici, les feux ont une fonction inattendue. Ils mettent en contact deux franges de la société éloignées l’une de l’autre.
Des agents de police nous empêchent d’avancer. Le trafic est coincé. Les voitures s’agglutinent les unes derrière les autres. Des enfants jouent à cache-cache entre les véhicules. Je ronge mon frein, cherche à comprendre. Un cortège officiel ? Les gens s’impatientent. Les visages sont fermés. Les regards sont sombres. Les bouches murmurent. Le calvaire n’en finit pas. Nous subissons, et attendons. Je prends mon mal en patience. Je suis en vacances.
J’essaie de deviner les occupations des gens bloqués autour de nous. Aller au travail ? Rentrer d’urgence chez eux ? Livrer un client ? Secourir un malade ? Rejoindre un amant impatient ? Transporter une femme sur le point d’accoucher à l’hôpital? Courir au tribunal ? Attraper le dernier avion de la journée ? J’espère que parmi ces âmes piégées dans ce carrefour, il n’y a ni malade grave, ni femme enceinte, ni voyageur pressé, ni commerçant en retard, ni étudiant devant passer un examen.  
Une fois installés à l’hôtel, nous nous dépêchons de découvrir la ville. J’aime l’architecture des immeubles. Certains remontent à la moitié du siècle dernier. Je suis par contre choqué par les contrastes. La Casablanca d’Humphrey Bogart a succombé au modernisme rampant. Elle ressemble à n’importe quelle métropole internationale. Quelque part entre Barcelone et Le Caire. La richesse s’étale à travers les magasins de luxe, les enseignes planétaires, les voitures qu’on ne voit pas chez nous. Une misère diffuse lui fait écho à travers les mendiants, les marchands ambulants, les charrettes qui se frayent un chemin parmi les voitures, l’anarchie ambiante, les klaxons incessants, l’impatience des gens, une saleté incongrue. Mais le peuple est hospitalier, le cœur dans le creux de la main. Au fond, ils sont comme partout ailleurs. Chez nous, une fois derrière un volant, certains deviennent des mons-
tres. Nous avons nos mendiants. Sans parler de l’individualisme qui nous ronge et le matérialisme qui nous dévore.
Finalement, cette ville ne m’emballe pas. Superficielle. Une certaine anarchie, un laisser-aller, un manque d’âme. Pourtant la médina et les quartiers du centre ont une forte personnalité. Dommage qu’ils soient négligés.
Demain on file vers le sud. Les gens là-bas vivent encore, dit-on, en harmonie avec la nature, en phase avec eux-mêmes. Il me tarde de retrouver l’âme véritable du pays, et le berceau de son histoire. Je vous écrirai une fois là-bas.
Marc.

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