Autrement : Je crois, tu crois, nous croyons…

Autrement : Je crois, tu crois, nous croyons…

Nul ne peut se passer de croyance. Nous croyons tous en quelque chose. Nous croyons par besoin, pour combler toutes les incertitudes et les zones d’ombre qui nous entourent : la croyance est comme «un pont jeté sur l’abîme du doute» (Castoriadis). Il est des croyances individuelles et des  croyances collectives, celles qui relèvent de l’ordre intime et celles qui relèvent de l’ordre social. Les croyances les plus personnelles ne peuvent se développer que dans le rapport aux autres qui nous entourent : ce sont eux qui nous confortent, ou nous bousculent, dans ce que nous croyons. Il ne saurait y avoir de croyance sans un dialogue ou un réajustement permanent par les autres. Le personnage de Michel Tournier dans «Vendredi ou la vie sauvage » va perdre tous ses repères parce qu’il n’y a plus personne pour le conforter dans  sa croyance, et qui lance dans un aveu touchant de détresse : «autrui, pièce maîtresse de mon univers !». Nous avons besoin des autres pour croire : il s’opère une sorte de «remise de soi», pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu, dans un espace de sens et de valeurs construit et partagé par la conscience collective.
Mais pourquoi croire et surtout comment croire? Il faut distinguer le «croire que», qui relève du raisonnement et de la preuve scientifiques (croire que les vaches ne volent pas), du «croire en» qui lui repose sur une confiance absolue (croire en Dieu, croire en quelqu’un). Dans une dialectique constructive, les deux modes de croyance peuvent s’interroger et ouvrir des perspectives nouvelles. En religion, on peut ainsi très bien «croire en» la révélation sans pour autant «croire que» tout s’est exactement passé comme l’a rapporté la Tradition. Cela n’est pas contradictoire, la croyance s’en trouve enrichie ; une croyance qui ne se nourrit pas de questionnements aussi pertinents que réguliers devient certitude. L’enfermement et le dogmatisme ne sont souvent pas très loin. La croyance n’a de sens que si elle dialogue avec le doute, en permanence.
Un dialogue fécond entre croyances et doute, entre croyances et critique, passe notamment par la prise en compte des cadres anthropologiques, culturels, historiques et politiques au sein desquels les sujets que nous sommes se constituent et produisent leurs croyances. Ainsi, nous interrogeons les conditions dans lesquelles un discours devient possible et «vrai» à un moment de l’histoire. Il ne s’agit pas pour nous d’interroger la vérité ou le vrai, il s’agit plutôt d’analyser en profondeur les institutions qui produisent un discours tenu pour « vrai » à un moment donné. C’est ce qu’on appelle des « régimes de vérité », des capacités de production du sens qui disciplinent notre regard sur nous-mêmes et sur le monde. Il faut apprendre à nous en émanciper, inlassablement, pour ne pas mourir de nos certitudes. Croire avec intelligence, croire autrement, ou comment passer de musulman de naissance à musulman de conscience.

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