Autrement : On ne tue pas le diable

Autrement : On ne tue pas le diable

D’un côté la «civilisation du Bien» avec un «B» majuscule, de l’autre «l’univers du mal absolu». A n’en pas douter, ils se voient dans le premier ensemble, et ils rejettent leurs adversaires et ennemis dans le second. Au nom de cette conception des choses, ils sont capables de donner des leçons de morale à l’humanité entière, de dire le bien et le mal, de se présenter en défenseurs de la dignité humaine… tout en pratiquant, à l’égard de leurs ennemis, le contraire de ce qu’ils présentent comme le seul comportement éthique possible. Comment expliquer autrement les libertés qu’ils se sont octroyées pour exécuter de manière extrêmement violente le leader terroriste Oussama Ben Laden, et pour faire disparaître rapidement son corps dans l’insondable d’une mer? De manière saisissante, cette conception binaire de la réalité s’avère l’exacte réplique de celle qu’entretiennent leurs ennemis les plus acharnés, en particulier les tenants de la Révolution iranienne et toute la nébuleuse islamique intégriste qui les désignent comme «le Grand Satan». Barack Hussein Obama était soupçonné par la droite chrétienne dure des Etats-Unis de ne pas être un véritable Américain et un vrai chrétien. Il sera désormais difficile de continuer de lui faire ce procès: à l’occasion de l’assaut contre la bâtisse pakistanaise où se trouvait caché Ben Laden depuis cinq ans, il a agi et parlé en parfait protestant américain. On concèdera qu’il a eu la pudeur de ne pas pavoiser après l’annonce de la mort du plus grand ennemi de l’Amérique. Mais, aussi sobre a-t-elle été, sa formule «Justice est faite» n’en reste pas moins choquante pour toute une partie de l’humanité, que ceux qui réagissent ainsi soient chrétiens, musulmans, bouddhistes ou athées. «Justice» ou vengeance? Oussama Ben Laden était un grand criminel, un ennemi de l’humanité. Prétendant défendre l’Islam il a, au contraire, défiguré cette religion et causé à celle-ci et à l’immense foule de ses fidèles un tort considérable. Il fallait le mettre hors d’état de nuire. L’arrêter, le traduire devant un tribunal, lui demander de s’expliquer sur ses crimes aurait été souhaitable et conforme aux principes que l’Amérique défend en permanence. Ce n’était peut-être pas possible. Quelle prison aurait-il fallu inventer pour le garder? Et son procès ne lui aurait-il pas fourni une magnifique tribune, lui qui brillait dans l’art de l’éloquence et dans celui de la mise en scène? N’empêche: la manière dont Ben Laden a été exécuté et son corps jeté à la mer  ne fait pas avancer l’humanité sur la voie de la justice. Elle est susceptible de renforcer dans leur haine tous les ennemis de l’Amérique et de l’Occident. Elle ne réconcilie pas l’Amérique avec le monde arabe et musulman. Et même si Ben Laden était un monstre, son exécution extrajudiciaire ne saurait suffire à éradiquer la barbarie de l’humanité. Malheureusement, on ne peut pas tuer le diable.

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