Autrement : Sacrée bêtise

Autrement : Sacrée bêtise

Jadis, pour marquer sa rupture avec une certaine conception de la France et de sa littérature, le philosophe Jean-Paul Sartre est allé jusqu’à uriner sur la tombe de Chateaubriand, fait qui ne sert pas sa grandeur posthume. Aujourd’hui, et dans un élan qui n’a rien de romantico-littéraire, ce sont des tombes d’anciens combattants musulmans que l’on profane, comme récemment dans un cimetière militaire du nord de la France. Simplement par haine et par bêtise. «Rien n’est plus lâche que de s’attaquer à des morts», a déclaré la ministre française de la Justice, Rachida Dati, elle-même visée par les insultes «taguées» sur les sépultures. La récurrence de pareils évènements sur le sol français témoigne malheureusement de la persistance, –voire de la résurgence — de profonds sentiments de haine raciste anti-Maghrébins et anti-musulmans et qui plus est, chez des jeunes. Mais ces profanations viennent aussi nous interroger sur la perte du sens du sacré dans nos sociétés, française et d’ailleurs. Le respect dû aux morts n’est-il pas, en effet, un des grands principes que l’on trouve affirmé dans toutes les traditions, depuis les peuples primitifs jusqu’à nos contemporains ? Une tombe, c’est en effet le lieu symbolique à travers lequel une famille ou un groupe se reconnaît. Le lieu où se manifeste et se nourrit le lien avec ceux qui sont partis. Le lieu qui les honore tout en les rappelant à la conscience des vivants. Celui qui profane une tombe, agresse les survivants dans leur conscience collective, leur dénie le droit de se reconnaître en ce lieu, les atteint directement dans leur individualité.
Toute société humaine a besoin de se construire du sacré et d’instituer du «séparé»  en opposition avec ce qui est «profane», c’est-à-dire «non consacré». C’est donc par des processus de sacralisation, portés par des générations dans le temps, que les choses deviennent sacrées : il n’y a rien de sacré par nature, par essence. C’est grâce à cela – la construction d’un domaine séparé d’eux, et marqué du sceau de l’intransgressible, de l’intouchable, – que les hommes peuvent s’observer à l’extérieur d’eux-mêmes et se sentir liés par des destins collectifs. Le sacré a pour fonction première de rallier toutes les individualités d’un groupe en leur donnant des croyances et des rites communs. Par le sacré, l’homme surmonte la solitude et l’errance au sein de l’univers. Il observe des règles, des rites, des principes. Il transmet des récits et des mythes, toutes choses constitutives des civilisations. Le sacré, c’est ce sur quoi nous n’avons pas le droit de marcher, contrairement au profane, l’extérieur du temple. Profaner les tombes, leur marcher dessus, c’est une manière de nier que les vivants ont une âme, une manière de leur refuser d’exister comme une communauté soudée par un même destin. Car les morts sont pour les vivants comme leurs racines et leur à-venir.

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