J’aime, je partage: Le taximan, le déluge et l’Etat

J’aime, je partage: Le taximan, le déluge  et l’Etat

Il rouspète, gueule, invective les autres usagers de la route et quand il se calme, il en remet une couche sur les victimes des intempéries dans différentes régions du sud du pays. «On en est à parier qu’il ne pleuve plus. Vous imaginez ! Quelle honte!».  Une dame, posée, très calme, qui a suivi le monologue du chauffeur sans réaction aucune, tente une sortie : «C’est le destin mon frère». Là, le taxi driver fulmine. Il voit rouge: «parce que madame croit que Dieu veut tuer des gens !

Mais réveillez-vous, bande de nazes, il faut des routes, des infrastructures, il faut désenclaver les régions du pays les plus reculées, voilà le destin madame. Et rien d’autre». La dame en question se ravise, réfléchit et lui sort tout de go : «Et comment on va faire pour désenclaver toutes ces régions montagneuses, toi monsieur qui-sait-tout ?» Derrière, à mes côtés, siège un bonhomme, la cinquantaine bien tassée, qui se lance pour apporter son grain de sel: «Vous savez même quand il pleut aux USA, au Japon, en France, il y a des régions qui restent coupées du monde. N’allez pas croire que c’est juste au Maroc que cela se passe, il ne faut incriminer personne, arrêtez d’être défaitistes».

Là, les choses se corsent. J’observe un silence de moine tibétain. J’attends de voir comment le trajet va se terminer pour moi. Mais le driver survitaminé me tance : «Et toi khouya, tu n’as pas d’avis ? Tu ne vis pas ici, ça ne te concerne pas ?». Aïe ! Je suis visé. Si ce type t’a dans le collimateur, il te fait passer un sale moment. J’opine du chef et je passe la main à la dame de devant. «Il est vrai que des régions entières dans notre cher pays manquent de tout. Mais il faut aussi prendre en compte que face à des torrents comme ceux qui ont ravagé le sud, il n’y a vraiment rien à faire.

Les mêmes pluies à Casablanca, en plein centre-ville, il y a de cela quatre ans, ont paralysé la ville, vous vous souvenez. Ce n’est pas seulement une question de moyens». Je sors de mon silence pour dire au chauffeur que madame lui a cloué le bec à monsieur je-m’en-prends-à-tous parce que je suis mal luné et que les inondations me donnent un prétexte costaud pour justifier mon errance urbaine. Il sent le vent tourner et s’écrase pour un moment avant de reprendre de plus belle, revigoré après avoir lancé une insulte corsée à un motocycliste. «Moi, je dis qu’on se fout de la vie des gens. Il y a eu des dizaines de morts, des  centaines de familles sont coupées du monde. Elles n’ont rien à manger, rien à boire. Elles ont froid et personne ne bouge le petit doigt. Moi, j’ai honte».

Il est vrai que le taximan n’y met pas la manière pour manifester sa solidarité, même de très loin, pour nos frères sinistrés. Mais il est clair que c’est révoltant de savoir que des vies humaines sont livrées à elles-mêmes, juste là, à quelques encablures de grandes agglomérations, et que souvent, on est incapables de changer le cours des choses.

Et ce n’est pas fini. Les grosses pluies sont encore à venir et cela fait peur. Destin ou pas, il y a des gens mal lotis, qu’il faut aider et sauver en urgence. C’est le rôle de l’Etat, c’est le devoir de tous. C’est le sens même de la vie en communauté : venir en aide à son prochain. Et surtout prendre ses  responsabilités en main et les assumer.

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