La chronique du mercredi : l’Amérique, la perversité et la grandeur

La chronique du mercredi : l’Amérique, la perversité et la grandeur

On le supputait. Maintenant, on le sait. Pour faire parler des prisonniers soupçonnés de terrorisme, l’Amérique a utilisé entre 2002 et 2005 des méthodes indignes d’elle, de sa démocratie et sa contribution historique à la définition et à la protection des droits de l’Homme : intimidations, humiliations, gifles, coups, confinement dans des caissons obscurs, privation de sommeil, actes de sadisme, simulations de noyade. Ces déviances n’ont pas été le fait isolé de policiers ou de soldats subalternes. Elles sont été commises par des fonctionnaires de la CIA qui, pour se couvrir, ont pris soin de consulter au préalable le département de la Justice sur la légalité de ce genre d’interrogatoires. Le feu vert leur a été donné au moyen de documents gardés secrets jusqu’à ce que le nouveau président, M. Obama, en ordonne la publication le 16 avril dernier. Edifiant. Les juristes commencent par rappeler à la CIA les termes de sa requête : vous souhaitez, écrivent-ils, utiliser des techniques extrêmes sans «vous rendre coupables d’un acte prohibé». Eh bien allez-y, voici les marges que permet le droit et les limites à ne pas franchir. Suit une revue de dix procédés d’extorsion d’aveux assortie de recommandations pour éviter de tomber sous le coup de la loi. Lecture terrible, et insupportable. Le langage ressemble à une description de dissection d’animal en laboratoire. Les juristes ont expliqué aux tortionnaires comment anéantir un être humain sans le tuer, comment l’humilier et le faire souffrir sans qu’en souffre le droit américain. Pour être assimilable à une torture, disent-ils, la douleur physique ou mentale doit être «aiguë», difficilement supportable (pour la victime) et «d’une intensité proche d’une blessure physique grave». Et de conclure : «aucune des techniques proposées n’inflige une telle douleur». Grotesque. Ces gens ont autorisé la torture. Au mépris de cet immense principe posé par le président Abraham Lincoln, en 1863 dans un pays qui était alors en proie à la Guerre de sécession : «la nécessité militaire ne permet pas la cruauté (…), ni la torture pour soutirer des aveux». Ils ont agi au mépris des droits de l’Homme, sur les violations desquels, chaque année, le département d’Etat américain en charge des Affaires étrangères publie un rapport mondial qui fait la leçon au reste de la planète. En levant le secret sur cette affaire, M.Obama fait justice de la perversité qui menace les démocraties lorsque, rusant avec les fondements de la loi, elles simulent le respect de la lettre du droit tandis qu’elles en violent l’esprit. Abasourdie par les attentats du 11 septembre 2001 et légitimement déterminée à en exorciser le cauchemar, l’administration Bush s’est piégée elle-même lorsque, pour neutraliser et punir ses agresseurs, elle a choisi des méthodes d’action que condamnent ses propres valeurs. M. Obama reconnaît que ces méthodes ont sapé l’autorité morale de son pays sans améliorer sa sécurité. Cette lucidité l’honore. Et, sans rien excuser, elle honore aussi les Etats-Unis.

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