Label marocanité : Impression d’un coureur

Courir dans la ville. De préférence à jeun et le matin. Très tôt. Question d’être dans un sas, entre le réveil et la douche. Bien entendu, il y a de l’effort. Mais il y a aussi du plaisir. En particulier lorsqu’il s’agit d’aborder cet instant merveilleux où l’on emprunte la dernière ligne droite qui mène vers le petit déjeuner. Cette étape ultime est vécue par le corps comme une récompense sublime et un trophée mérité. Quelle que soit sa composition, ce petit déjeuner là est un prodigieux festin.
Courir dans la ville le matin, c’est un peu apprécier la complicité de la vacuité. L’espace a comme une forme de disponibilité qui le prédispose au don. C’est à coup sûr l’une des meilleures manières et l’une des plus astucieuses façons de découvrir une ville. Surtout quand vous ne connaissez pas les lieux ou si vous en êtes le visiteur. Il est d’ailleurs étonnant que les guides touristiques ne vantent pas cette façon de visiter.
J’ai eu la chance et le bonheur de courir, selon cette méthode dans plusieurs coins dont des villes fascinantes comme Madrid, Barcelone, Los Angeles, New York, Amsterdam, Paris, Genève, Milan. A chaque fois, il y a cette même sensation que la ville te donne, à l’aube, une partie de ses secrets qu’elle refuse de divulguer le jour.
Courir à l’aube rend la ville un peu plus intime. Alors qu’elle émerge à peine de son sommeil léthargique, démaquillée, elle est le plus souvent sous ses apparences franches et sincères. La nuit, encore retenue, retire lentement sa nébulosité. La lumière du jour va bientôt donner congé à toutes les lumières, souvent blafardes, des lampadaires. La ville, encore dépeuplée, commence à bouger. Elle est économe de sa gestuelle et de ses mouvements. Bientôt, elle ne sera que grondement. Les maisons cadenassées se regardent en chiens de faïence. Quelques maisons, rebelles, entament l’ouverture de leurs paupières avant les autres. Leurs insoumissions se lisent à travers les filets de lumières qui transpercent les persiennes. Les poubelles, encore garnies, attendent sagement le passage des éboueurs. C’est le règne des métiers de l’aube : éboueurs, laitier, livreur du journal. Ces métiers sont l’attestation d’une ville et d’une société dynamique. J’ai couru aussi à Rabat, Fès et Casa. Je n’ai jamais rencontré de livreur de journal. Il n’existe pas. Le laitier et l’éboueur se réveillent tard. Mais il y a des coureurs. Et ils sont de plus en plus nombreux. Un phénomène de masse spontané et qui semble avoir sa propre dynamique. C’est un peu sport pour tous. Cela touche des gens de toutes générations. Courent-ils pour fuir la maladie et le cholestérol ou courent derrière la santé et la bonne condition physique ? Le plus impressionnant, c’est qu’il n’est pas rare de rencontrer des femmes, d’un certain âge, courir avec djellaba, foulard, et chaussures de sport ou de surprendre des grappes de matineux qui font des exercices chaperonnés par un animateur. Ce phénomène demande à être étudié.
Bon. Il est 5h 30. Je suis à Santa Cruz, en Bolivie. Il est temps que j’aille courir pour humer cette ville.

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