Label marocanité : Le cercle des chanteurs disparus

A l’invitation d’un ami, je me suis trouvé samedi dernier dans une soirée privée. Le cadre se nichait dans une villa cossue de la côte casablancaise. L’hôte, son épouse ainsi que la vingtaine de personnes qui occupaient le salon marocain faisaient assurément partie de la classe moyenne supérieure de ce pays.Globalement francophiles, il y avait là, pour une grande part, des quinquagénaires qui donnaient le sentiment d’avoir tous achevé de payer la maison et les études des enfants. Et que leur pouvoir d’achat n’en devenait que plus grand.  Très avenants et courtois, je n’ai eu aucun mal, grâce à leur gentillesse, de me trouver vite à l’aise dans le groupe pour une virée exceptionnelle: un voyage dans la musique d’antan.
En fait, l’ami que j’aime beaucoup et avec lequel j’ai d’énormes affinités intellectuelles va me faire découvrir un cercle de mélomanes. Dans une ambiance familiale, élégante et sobre, se réunissent des passionnés de la musique. Des mordus de la poésie. Des antiquaires du chant arabe et classique. Des adeptes du bon vieux morceau de Mohamed Abdelouhab et autre Oum Kalthoum. Le type d’aubade qui ne peut s’imaginer qu’en noir et blanc.
La soirée va s’enfoncer dans la nuit au rythme des mélodies fredonnées par un chaînon solidaire dans la passion. Une profonde nostalgie marquait les morceaux choisis charriant dans leurs sillages des souvenirs exhumés du fond de l’âme. Ici : On ne danse pas. On ne se dandine pas. On est dans le recueillement et en conversation avec l’éternité. Le violon, le luth et une derbouka servis avec maestria, se liguaient dans l’excellence pour renouveler le chant impérissable. Il n’y a de place que pour les séculaires mélodies nasillardes et figées dans l’immortalité momifiée dans le sublime éternel. Un pur enchantement qui atteint une élévation des sens seule accessible à la musique. A ce niveau de cime, les mots deviennent impuissants pour révéler l’émotion.
L’intense vertige ne m’a pas empêché de s’interroger sur le sens de ces rencontres qu’on me dit maintenant fréquentes. Il paraît que de plus en plus les gens se réunissent entre eux pour faire de leurs demeures, à tour de rôle, des espaces de culture où ils ritualisent leurs rapports à la  musique ou à la poésie et surtout pour cultiver la nostalgie d’un univers hanté par les légendes disparues. Qu’est-ce qu’à dire ? Résistance à la mondialisation et sa déferlante de produits standardisés, parabolisés, aseptisés et sans saveur ? Refus de la star-académisation écervelée et des programmes d’une télé indigestes ? Refuge de survie face à un désert culturel qui frappe un monde arabe et musulman atone, de plus en plus rétif au beau et mieux enclin à la pilosité, au foulard et au fétichisme? Défiance face au verbe atteint par l’aphonie et aux discours frappés d’impuissance?
Une chose est sûre. C’est dans cette classe moyenne, constituée par ce que l’école publique des années soixante et soixante-dix a produit de meilleur, que se trouve le miracle de ce pays. Part dynamique et active de la société, elle détient aussi les exacts ressorts de la marocanité. La vraie.

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