Label marocanité : Les limites du voyeurisme

Samedi dernier, le rédacteur en chef d’Al Massae, professionnel chevronné, a consacré une colonne pour livrer «une précision nécessaire» à l’occasion de l’ouverture d’un procès intenté contre son journal par trois magistrats de Ksar El Kébir. Ces derniers, hommes tout court avant d’être hommes de loi, s’estiment diffamés et souillés par des informations glanées par le quotidien durant la couverture hystérique du prétendu mariage homosexuel. Ils se sont retournés vers la justice pour qu’elle répare le tort subi. Il est vrai qu’eux, tous magistrats qu’ils sont, ne peuvent appeler au lynchage et à la justice populaire.
Je ne connais pas ces messieurs. Je ne sais pas s’ils sont pères de famille ou célibataires. Je n’ai aucune idée, et je ne veux surtout pas en avoir, sur les mœurs qu’ils goûtent dans leurs vies privées. Mais dans un pays qui hystérise, avec une hypocrisie sournoise, tout ce qui touche au sexe, on est forcés de les comprendre. Quand on sait ce que peut représenter, parmi les notables, un magistrat dans une ville qui tutoie le conservatisme, comme Ksar El Kébir. Quand on pèse ce qu’un journal comme Al Massae, et tant mieux pour lui, a comme taux de pénétration (sic). On peut aisément imaginer la lourdeur du tort porté à la réputation d’un homme accusé d’être léger et d’entretenir des relations avec des milieux interlopes et  sulfureux. Qui peut rendre justice à un magistrat atteint dans sa dignité si ce n’est sa maison mère. Il n’est pas ici question d’argent. C’est d’honneur qu’il s’agit.
Au Maroc, dès lors que la presse est invitée à rendre des comptes devant la justice, il y a systématiquement l’ouverture de deux procès parallèles. L’un dans l’enceinte du tribunal, l’autre instruit devant l’opinion. C’est d’ailleurs, pour revenir à la colonne, ce qu’a commencé, par faire le rédacteur en chef. Et que dit-il en substance? Les juges ont été accusés à tort. Soit. La source a fait des confusions. Soit. L’éthique journalistique doit préserver l’anonymat de la source. Soit. Le journal est tenu de présenter des excuses. Soit. On s’excuse donc. Voilà. C’est fait. Maintenant et c’est très marocain, faute avouée, entièrement pardonnée. Il faut donc éteindre l’action de la justice. Sans quoi, il y a anguille politique sous roche. Et ça, c’est une autre affaire. En faisant, la Une traite d’un dossier sur les call-girls. Racolage, quand tu nous tiens !
Ce foutu mariage et son traitement devraient être étudiés dans les écoles de journalisme. C’est un cas d’espèce. Il enseigne en quoi le journalisme qui aime regarder par les trous de serrures peut contribuer au recul des libertés individuelles. Il démontre comment le journalisme qui sème les instincts les plus bas peut récolter l’esprit délétère et l’envie de lapidation. Le voyeurisme et le ragot politique rapportent certes. Mais qu’elle est leur coût réel pour une société anxieuse et en quête de sens, tiraillée qu’elle est entre son désir de modernité et la préservation de ce qu’elle a de meilleur dans ses traditions. A commencer par la tolérance.

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