Label marocanité : Rue arabe ?

Label marocanité : Rue arabe ?

Un des commentateurs du site français Mediapart; qui a publié ma précédente chronique sous le titre «Dégage ou le SMS politique», a attiré mon attention, tout en étant d’accord avec mon propos, sur l’usage abusif que j’ai fait de la notion «rue arabe». Pour illustrer sa critique constructive, il a posté un texte d’Elias Khoury, écrit en arabe, en 2008, traduit plus tard en français. Je ne connaissais pas ce texte. J’en suis sorti, après lecture, un peu plus éclairé.
Dans les années cinquante et soixante, on ne parlait pas de «rue arabe» mais de «masse arabe». Cette dernière expression puisait son sens dans un vocabulaire marxisant. Les régimes dans le monde arabe, et plus particulièrement au Proche –Orient, tombaient, les uns après les autres, comme aujourd’hui. A la différence près qu’ils le furent sous le coup de butoir de jeunes officiers, issus de la petite bourgeoisie rurale, qui de l’Egypte à l’Irak, en passant par la Syrie et la Libye ont fini par installer, dans un mélange de coup d’état et de révolutions populaires, ce qu’on qualifiait alors de nationalisme arabe. Ce mouvement était accompagné par «La voix des Arabes» facilité par l’invention du transistor qui a permis à la radio de devenir un média puissant et de masse. Il faut y ajouter la vigueur idéologique d’un journal comme Al-Ahram qui, sous le magistère de Mohamed Houssain
Heikal, fusionnait la quasi-totalité des intellectuels égyptiens. C’était une époque en noir et blanc. Duale et binaire. Avec le bien et le mal. Le nationaliste et les autres, en particulier l’ennemi israélien qui aidait à construire le mythe unificateur. Ce rêve s’est achevé avec la défaite de 67. De cette époque, il ne reste que les chants éternels d’Oum Kalthoum et les mélodies mielleuses d’Abdelhalim Hafez. Pour le reste, on ne retiendra de Kadhafi que la boucherie libyenne, de Saddam son visage hirsute et apeuré quand il fut déterré par les Américains… Et le bain de sang en cours en Syrie. Fin de séquence.
Dans la réaction en chaîne que vit le monde arabe aujourd’hui, on trouve des similitudes avec le début de la séquence précédente, du moins sous l’angle du mimétisme. Sauf que cette fois-ci, c’est la «rue arabe» qui donne le la. C’est elle qui fait trébucher les raïs endurcis. Invention satellitaire, Aljazeera, qui joue le rôle du transistor d’antan, a popularisé cette construction journalistique, en particulier durant les Intifadas. Pour Elias Khoury, le recours à un tel langage signifie d’abord «absence de constitution d’une opinion publique». De fait «la rue arabe», plus neutre que peuple ou masse, n’évoque qu’un amas protéiforme, hybride, panaché et illisible. Il y a quelque chose d’injurieux là-dedans. Je me garderai désormais de l’utiliser.

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