L’autre jour : Chien

L’attitude de la bête attire l’attention : le poil noir, dense et brillant, avec des reflets anthracite qui luisent dans la lumière. La musculature développée, le port de tête altier, les babines humides, mais juste ce qu’il faut pour mettre en valeur le rose net de la langue et de la face externe des mâchoires, autour des crocs inquiétants. Le chien ne tient pas en place, tout son corps tressaille ; le poitrail, la truffe luisante, le postérieur puissant, mais surtout la queue qui exécute un véritable ballet, harmonieux et énergique. Parade de reflets, de gestes que seul un étalon en exhibition est à même de parfaire, si l’écuyer complète l’attelage idéalement. Ce sont les ruades du labrador qui, par voie de conséquence, amènent le regard à découvrir le débris d’homme qui s’arque boutait à la bête, enroulant le cuir de la lanière en plusieurs plis au point de cacher une bonne partie du poignet droit. Du fait que le chien marchait à sa gauche, il risquait à tout moment de se faire déboîter l’épaule. Entre lui et la bête pendait une grande sacoche en cuir noir, de la même couleur que celle du pelage du chien. Elle tenait à l’épaule par une lanière double, et par mesure supplémentaire de sécurité, le propriétaire la plaquait contre son flanc gauche à l’aide de son bras libre et exclusivement dédié à cette tâche. On soupçonne la valeur extrême que cette sacoche représentait pour lui. Dans le quartier – les indiscrétions des domestiques qui ont eu à le servir aidant – tout le monde sait que l’énergumène ne se séparait jamais de ses économies qu’il gardait sur lui, en espèces et en toutes circonstances, y compris quand le chien le sortait pour sa promenade quotidienne. Il est aussi connu pour son caractère irascible, ombrageux, mal-élevé, arrogant, raciste, grincheux et autres joyeusetés de la sorte. Mais, ce qui étonne, c’est que personne ne lui en veut réellement ou ne se formalise de ses excentricités, ni n’en voulait à son magot supposé. Il passe sans dire bonjour, il jette un regard condescendant alentour, il grogne, il prend le chien à témoin pour débiter des monstruosités sur ces arabes, qu’il connaît, dit-il, depuis toujours, qui ne marchent qu’à la trique, qui sont voleurs, menteurs, tricheurs, et ceci et cela, qui lui inspirent pis que pendre… Le chien tire un peu plus sur la laisse, il sait intuitivement qu’il est le dernier recours de l’autre ; alors il le fait souffrir, comme s’il se vengeait de la honte qu’il lui fait à sortir avec lui dans la rue.

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