L’autre jour : Doucement

La lettre est datée du 25 décembre 2001, Elle est manuscrite et photocopiée. A l’emplacement habituel des coordonnées de l’expéditeur, il y a la formule rituelle connue : «Louange à Dieu Seul et que ses salutations soient sur son Prophète, le meilleur des Messagers». Elle est adressée, expressément, au Rédacteur en Chef et, dans l’emplacement réservé à l’objet, elle explicite qu’il s’agit de : «Suicide de protestation d’un jeune entrepreneur». La missive dit, en substance, que l’auteur de la lettre, E.K., se présentant comme jeune entrepreneur dans le secteur de la publicité, a décidé de « sa propre volonté » de mettre fin à ses jours, « devant l’objectif du photographe de votre respectable journal » (il parle de nous) « pour protester contre le fait que toutes les portes se soient fermées devant moi, ce qui a entraîné l’échec prématuré de mon projet et de mon entreprise…). Nous promettant de nous fournir tous les documents pertinents à cet effet ainsi que les différentes correspondances administratives qui ont causé son désarroi, notre jeune désespéré nous donne rendez-vous pour le lendemain (c’est-à-dire aujourd’hui mercredi) à une heure précise, sur le lieu même où se déroulerait le dramatique événement, plan du quartier à l’appui, pour donner des déclarations à notre correspondant. La lettre précise que notre envoyé devrait être muni d’un appareil d’enregistrement et d’un autre pour prendre des photos, afin, dit-elle, que nous nous assurions d’un « scoop », à condition toutefois de savoir ne pas ébruiter l’information, nous est-il précisé. Que peut-on faire dans une telle situation ? On serait tenté de sourire, dans un premier temps, en se disant que le jeune homme versé, par sa formation et son métier, dans l’art de la communication, a tout fait pour nous appâter en nous prêtant une voracité et un cynisme que nous n’avons pas obligatoirement. Ce n’est heureusement pas encore entré dans les moeurs de nos médias, quoiqu’on en dise. Mais, immédiatement après, on commence à s’inquiéter et à s’interroger sur le degré de détermination de notre jeune homme. On se dit que la surenchère des sit-in, des grèves de la faim, des menaces d’immolation ne pouvait que déraper, qu’un jeune diplômé qui voit s’évaporer tous ses rêves et espoirs, est capable du pire, que la nature humaine est par essence faible…On se rappelle aussi ses obligations en matière d’assistance à personne en danger. On fait le nécessaire pour alerter qui de droit et qui étaient, heureusement, déjà au courant de la tentative… d’attirer l’attention, par tous les moyens. Aux dernières nouvelles, le jeune homme a été reçu à la Wilaya, que son cas n’était finalement pas si désespéré et qu’il n’avait pas de raison de nous bousculer comme ça. Mais, attention, ça ne marche pas à tous les coups!

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