L’autre jour : Escalier

D’un pas décidé, il bat la chaussée en écoutant la cadence de ses chaussures qu’il vient d’armer de petits croissants de fer blanc, en dessous de la pointe et sous le talon. C’est vrai que c’est le cordonnier qui a pris cette initiative sous prétexte que la semelle souffrait trop d’un seul côté et qu’il lui fallait absolument cette attelle. C’est vrai qu’il était un peu réticent vis-à-vis de cet aménagement. Mais il a, de toutes les manières, dû s’y résoudre, tellement la chaussure penchait de côté et qu’il lui était impossible, dans l’immédiat, d’en changer. Justement, en ce jour, il s’est décidé enfin pour faire une démarche auprès du directeur pour protester contre la lenteur de son avancement. Depuis déjà plus de six ans il appréhendait ce moment et le remettait à plus tard. Mais, aujourd’hui, il est plus que jamais décidé à défendre son droit. Les charges de la famille sont devenues de plus en plus lourdes, le coût de la vie ne cesse d’augmenter, les enfants sont devenus de plus en plus exigeants, et ce salaire qui stagne depuis si longtemps. Eh bien, y en a marre ! Il lui expliquera, au directeur, que c’est injuste, que ce n’est plus tolérable, qu’il est arrivé au bout de sa patience, qu’il ne supportera plus cette indifférence, qu’il a sa dignité, lui aussi, qu’il est temps que l’administration se penche sérieusement sur son cas, qu’il est prêt à s’adresser plus haut si à ce niveau-ci on n’est pas capable de lui régler son problème. Arrivé devant le bâtiment de l’administration, il dut faire face à un concours de circonstances qui l’a fortement bousculé et a perturbé ses bonnes résolutions. D’abord, dans le hall d’entrée, il y avait des bâches, une double échelle et une demi-douzaine d’ouvriers en combinaison affairés à refaire l’entrée du bâtiment. Difficilement, il finit par trouver quelqu’un pour lui indiquer un escalier de secours menant au deuxième étage où il comptait voir le directeur. Ensuite, il buta dans le couloir sur un autre employé qu’il avait perdu de vue depuis plus d’un an. Il eut du mal à le reconnaître tellement il avait changé: il avait perdu tous ses cheveux, il est devenu chétif et son dos accuse désormais une courbure qui l’a vieilli de plus de quinze ans. Enfin, arrivé devant la porte du bureau où il comptait voir son supérieur, il la trouva entrebaîllée et de l’ouverture il entendit distinctement les cris du directeur qui engueulait certainement un de ses subordonnés. Il comprit que ce n’était pas le bon jour, rebroussa chemin et prit d’infinies précautions pour faire le moins de bruit possible en dévalant les marches poussiéreuses de l’escalier de service, étroit et discret.

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