Le retour de la Turquie

Le retour de la Turquie

L’emploi du «nous» inclut, bien entendu, l’ensemble du monde arabe qui ne peut pas ne pas se sentir interpellé par cette prise de parole de la part de populations jusque-là réduites au silence. Mais il inclut aussi le monde dans sa totalité car la nature des régimes politiques qui vont finir par sortir de ces révoltes populaires aura de grandes conséquences sur les équilibres internationaux. Ainsi, quelle attitude adoptera un nouveau pouvoir égyptien réellement élu démocratiquement à l’égard d’Israël, à l’égard des Palestiniens de Gaza comme de ceux de Cisjordanie, à l’égard de ce que l’on appelle «le processus de paix» ? Aujourd’hui, tous les pays arabes, mais aussi toutes les puissances régionales et mondiales, s’inquiètent et s’efforcent d’ajuster leurs politiques. Parmi les phénomènes inattendus et qui méritent qu’on y prête attention : l’intérêt que suscite soudain, en Égypte comme en Tunisie, mais aussi aux États-Unis, ce que l’on appelle de plus en plus «le modèle turc». Comme chacun le sait, dans les années 1920, après l’effondrement de l’Empire ottoman, Mustafa  Kemal Ataturk a sauvé la Turquie de la disparition en lui faisant subir une laïcisation forcée mais efficace. On ne peut cependant effacer facilement plusieurs siècles de vie religieuse. Progressivement, l’Islam conservateur a reconquis des positions. Depuis 2002, même si l’armée continue de veiller sur les institutions kémalistes, une formation islamiste, le Parti de la justice et du développement (AKP), dirige le pays. Ce parti et le gouvernement qui en est issu ont fait le choix du pragmatisme. Ils n’ont pas remis en cause les règles du jeu de la laïcité kémaliste. Ils ont maintenu l’alliance privilégiée de la Turquie avec les Etats-Unis. Ils n’ont pas davantage dénoncé la reconnaissance d’Israël, même si, depuis la guerre contre Gaza, ils se montrent davantage défenseurs des droits des Palestiniens. Ainsi  finissent-ils par représenter une sorte de mariage réussi entre démocratie et Islam. Il est vrai que la manière dont le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan dirige la Turquie apparaît à beaucoup comme un succès. Il est ainsi tout à fait révélateur et intéressant d’entendre le leader islamiste tunisien Rachid Ghannouchi, au retour de son long exil à Londres, revendiquer une filiation avec la formation gouvernementale turque. Les Frères musulmans égyptiens, quant à eux, n’en sont pas encore là, mais, en leur sein, les plus modernistes pourraient être favorables à une telle mutation. Les dirigeants turcs, évidemment, se réjouissent de cette opportunité qui se présente à eux soudain de pouvoir étendre l’influence régionale de la Turquie. Et il apparaît que les Etats-Unis, dès lors que leurs grands intérêts sont préservés (intérêts en matière d’approvisionnement énergétique et en ce qui concerne la protection d’Israël), ne seraient pas hostiles à cette diffusion du «modèle turc». Étrange retour de l’histoire, quand on se rappelle que les peuples arabes (à l’exception notable du Maroc) ont connu pendant quatre siècles le joug turc et ont cru pouvoir enfin renaître le jour où ils en ont été libérés !

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