Post-scriptum : La longue «marche des beurs»

Trois décembre 1983 : une poignée de jeunes issus de l’immigration dont je faisais partie se retrouvaient à Paris, après une traversée de la France -de Paris à Marseille-. Intitulée «Marche pour l’égalité», elle allait très vite devenir «la Marche des beurs» (mot qui à l’époque désignait les enfants d’immigrés maghrébins), le pari était gagné : 150 000 personnes se retrouvaient sur la place Montparnasse derrière ces «gosses» aux cheveux bouclés et au cou entouré de keffiehs. Le soir même, le président Mitterrand accédait à notre principale revendication : la carte de séjour de 10 ans, renouvlable automatiquement. Dans la foulée, un jeune chanteur, Karim Kacel, chantait une chanson devenue mythique «Banlieue», Isabelle Adjani émergeait et Zidane, Jamal étaient encore des enfants… Vingt-deux ans ont passé et nous sommes un tout petit nombre à avoir poursuivi sur le dur chemin du militantisme associatif. J’était encore adolescent mais je me souviens de tout et les paroles de «Banlieue» résonnent aujourd’hui d’un drôle d’écho «Eh banlieue! si tu ne me laisses pas tomber…». Quel bilan ? Les banlieues on flambé pendant 15 jours et les jeunes qui se sont rebellés n’étaient ni des «caïds», ni manipulés, comme cela a été dit : c’étaient des jeunes qui se révoltaient contre les discriminations, la misère morale, l’absence de perspectives, le sentiment d’être des laissés-pour-compte… La politique et les politiques ont échoué dans leur politique d’insertion sociale d’une jeunesse métissée, une jeunesse pour qui le mot intégration n’a plus de sens. Quant aux symboles susceptibles d’être des «phares» dans le brouillard de ces banlieues, ils ont pour nom : Jamel, Zidane, Yanick Noah… car les députés, les maires issus de ces rangs n’existent pas, et ce n’est pas le caricatural et inefficace Azouz Begag (ministre à l’égalité des chances !!??) qui changera la donne. J’étais à nouveau sur place cette semaine pour nouer les contacts nécessaires à la formation de nos jeunes militants associatifs -à nous- dans les quartiers populaires pour concrétiser le programme «Jeunes Médiateurs des Quartiers» que mettent en place à Casablanca et Rabat, le réseau Maillage et le Lions Club Doyen. Plus que jamais, j’ai constaté le rôle indispensable des associations et le gouvernement français qui les avait sous-estimées, s’en est mordu les doigts. Plus que jamais, j’ai ressenti l’importance et la justesse de ce qu’ont entrepris des jeunes de Casa, Rabat, Meknès, Demnate, Béni-Mellal, Khouribga, Salé, Mohammédia, etc en créant des associations de jeunes, par les jeunes, pour les jeunes, dans les quartiers populaires. Bien sûr, les obstacles ne manquent pas, ni les embûches, ni les ricanements, ni les poches de résistance, ni les tentations de déstabilisation ou de récupération en cette période préélectorale. Qui pourrait d’ailleurs croire que cette entreprise de longue haleine plaisait à tout le monde ??!!
Et pourtant, c’est bien la seule voie possible si l’on veut que notre jeunesse s’en sorte. En quelque sorte, cette «Marche» de la jeunesse débutée il y a 22 ans transcende les frontières et les époques. La «mémoire» de ces 22 années représente ici un précieux atout pour savoir d’où l’on vient et où l’on va… Le département «Public Affairs» de l’ambassade des USA à Rabat a remis récemment des «attestations d’excellence à ceux qui font «bouger les choses» : journalistes, artistes, militants associatifs… Les jeunes de Maillage étaient parmi les récipiendaires : bel encouragement pour continuer à «marcher».

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