Souvenirs de « Al-Tahrir » (57)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (57)

La bataille pour la libération agricole : la libération agricole fait également l’objet d’une âpre bataille que le gouvernement de Sa Majesté livre au colonialisme et aux seigneurs féodaux. La présente campagne menée par la presse française et colonialiste n’a d’autre but que d’exercer des pressions sur le gouvernement, afin de le dissuader de récupérer les 350.000 hectares encore aux mains des colons. Les colonialistes comptent en effet utiliser ces terres comme monnaie d’échange et moyen de pression lors des négociations financières franco-marocaines imminentes. Leurs meilleurs alliés, dans ces efforts destinés à empêcher le gouvernement marocain de mettre ses plans à exécution, sont les seigneurs féodaux et autres profiteurs locaux, qui leur prêtent main-forte en faisant circuler, parmi les milieux du secteur agricole, des rumeurs et propagandes visant à faire échouer toute tentative de réforme au sein de ce secteur. C’est ainsi qu’ils incitent les agriculteurs à s’abstenir de verser impôts et arriérés à l’Etat, leur faisant croire que ce dernier compte leur reprendre leurs terres. Loin d’avoir de tels desseins, l’Etat, comme chacun le sait, leur en redistribue; les seules terres que le gouvernement compte confisquer sont celles se trouvant encore aux mains des colons. Les agriculteurs sont donc appelés à n’accorder aucun crédit à ces allégations, dont le seul et unique but est de les perturber pour mieux les exploiter. Dans son dernier discours, donné à Marrakech, Sa Majesté le Roi exhortait les agriculteurs à s’acquitter de leurs dettes envers l’Etat, mettant en garde tous ceux qui se plaisent à se jouer des intérêts suprêmes de la nation. Ceux qui s’efforcent aujourd’hui d’induire les agriculteurs en erreur, agissent en réalité sous l’effet de la peur qu’ils éprouvent pour leurs intérêts, essentiellement bâtis sur l’exploitation d’autrui. S’ils luttent contres le gouvernement, c’est parce qu’ils savent combien il est déterminé à mettre en oeuvre tous les moyens dont il dispose pour libérer la population rurale marocaine du joug de l’injustice et de l’exploitation. Mais quoi qu’ils fassent, la libération de l’agriculture nationale est en cours; le gouvernement, qui oeuvre sérieusement dans ce sens, proclamera bientôt la réforme agraire, qui libérera les agriculteurs de toute forme d’exploitation, et garantira à chaque citoyen un niveau de vie convenable”.

7- Quand liberté rime avec pauvreté
Dans les déclarations qu’il fit à la presse lors d’une visite effectuée aux Etats-Unis d’Amérique -où il s’était rendu pour négocier la fermeture des bases américaines installées sur le sol marocain- le Premier ministre, Abdallah Ibrahim, eut cette réplique: ”Nous estimons que la liberté ne vaut rien lorsqu’elle rime avec la pauvreté”.
Dans la rubrique ”Bonjour” du numéro du 29 octobre 1959, je publiai, à propos de cette réplique, le commentaire que voici:
”La liberté ne vaut rien lorsqu’elle rime avec la pauvreté. Cette réplique que le Premier ministre eut hier en s’adressant à la presse américaine est certes courte, mais elle n’en est pas moins riche en sens. Quand on est accablé par la pauvreté, la liberté perd tout son sens, car à quoi peut bien servir la liberté quand, faute de moyens, l’on se trouve dans l’incapacité de l’exercer, ou -pire- dans l’obligation de la négocier, et même de consentir à la perdre? Un homme pauvre ne saurait être considéré comme libre, car sa pauvreté constitue une entrave à sa liberté. Il n’a pas la liberté du choix, car le besoin et la faim l’obligent à faire concession de sa liberté pour pouvoir parer à ses besoins les plus urgents. Les élections ont toujours constitué une illustration éloquente de cette triste réalité. Dans de nombreux pays, des peuples eurent à souffrir de la dualité infernale, celle de la pauvreté/liberté. Tel fut, par exemple, le cas de l’Egypte d’avant la révolution, où le Parlement et la Constitution, loin de servir les intérêts du peuple, favorisaient ceux d’une poignée de riches bourgeois. Les élections, qui se déroulaient de manière ”démocratique”, consacraient en fait la domination des riches et la soumission des pauvres. Obnubilés par le besoin et éblouis par la perspective du gain immédiat, les électeurs consentaient en effet à vendre leurs voix à des candidats dont ils savaient pertinemment qu’ils ne sauraient décemment les représenter. L’on peut donc dire, à juste titre, que le pauvre ne dispose nullement de la liberté de choisir, car ses choix sont prédéterminés par sa pauvreté et son besoin. Il en ressort que la base sur laquelle doivent se bâtir tout développement et toute démocratie véritable, est la justice sociale, qui permet d’aplanir les écarts flagrants entre les membres d’un même peuple, afin qu’il ne reste plus de classe nantie de fortune et de pouvoir, qui en domine une autre, faible et démunie.
Si le fondement de toute démocratie est donc la justice sociale, celui de la liberté est l’absence du besoin.”

8-Le patriotisme et la traîtrise
Parmi les commentaires que je publiai dans la rubrique ”Franc-parler” de al-Raï al-Am, celui-ci, paru dans l’édition du 3 janvier 1960. Reflet de notre niveau de conscience à l’époque, l’article donne la réplique à ceux qui, nous plaçant à gauche et se disant eux-mêmes de droite, n’étaient en fait que des foubres qui avaient déjà trahi la cause nationale du temps du protectorat.
En voici le texte :
”Chez les peuples primitifs, ainsi que dans les pays fraîchement indépendants, tel le nôtre, où les traces du colonialisme n’ont pas encore eu le temps de disparaître, les gens sont appréciés simplement selon qu’ils font partie des patriotes sincères, ou des traîtres, patents ou cachés. Un patriote sincère se reconnaît à l’effort constant qu’il déploie pour la liquidation totale des séquelles du colonialisme, sans se soucier d’aucune autre considération, et sans jamais accepter de compromis à ce sujet. Cette liquidation, qui devrait -ou plutôt qui doit- se faire d’une manière révolutionnaire, nécissite un changement des données autant que des concepts. Opérer ce changement, c’est rejeter totalement et catégoriquement les réalités imposées jusque-là par le colonialisme, pour leur en substituer d’autres, qui reflètent et expriment pleinement la condition du pays : celle d’un Etat indépendant et souverain.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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