Un vendredi par moi

Un vendredi par moi

Autoroute Rabat – Tanger ou Rabat – Tétouan par la route nationale à partir de Tnine Sid Lyamani. En attendant. La voiture que je croise me lance deux coups de phare. Traduction : attention, les gendarmes et leur radar ne sont pas très loin ! Cette solidarité du corps des automobilistes contre le corps des gendarmes m’émeut en même temps qu’elle me trouble. Celui qui vient ainsi de m’alerter, de quoi voulait-il me sauver au juste ? Cette solidarité, une fascination pour la mort ou la peur d’autre chose ? N’empêche, je lui renvoie sa politesse, un coup de phare, merci. De l’autre sens, un automobiliste arrive à tombeau ouvert. Sans autres formes de solidarité, je préfère le livrer aux gendarmes plutôt qu’à Thanatos et sa faucheuse.

C’est  «Au Maroc» de Pierre Loti que j’ai en tête en abordant la route de Tétouan au croisement qui ramène également vers Tanger. Le cheminement tortueux pour atteindre la ville blanche, première escale d’un long périple au Royaume,  qu’avait emprunté en 1889 cet ancien officier de la marine qui avait fini par rejoindre les immortels à l’Académie française, ne devrait pas être très loin de cette route. Réédité par Eddif, le journal de Pierre Loti raconte un Maroc enveloppé par «le suaire de l’Islam, beau, vierge, figé dans le temps. Tétouan, couverte par «le mystère de l’immobilisme» lui est apparu comme «une nécropole».

Il y a déjà quelques années que j’avais perdu le nord à force de le voir, à quelques enclos de bonheur près, tel que Pierre Loti l’avait décrit, muré dans le passé. Je l’avais retrouvé l’année dernière, à l’occasion de la fête de la Jeunesse. Un vent avait frémi.

Contournant Tétouan, j’ai pris la voie express, fleurie, lumineuse sous un soleil de plomb. Au large, des voiliers et des yachts. La présence de la Garde Royale dans sa tenue traditionnelle d’une blancheur immaculée m’indique que le Roi est en sa Résidence d’été.  Bab Sebta enfin. Un mur de barbelés, de grillages électrifiés. L’a-t-on déjà dit, mais c’est Guantanamo. Des cages, rappelant les passages grillagés qui conduisent les animaux du cirque de la fosse à la piste, filtrent les piétons. Hideux.

C’est toujours avec un pincement au cœur que j’aborde Sebta. Cette fois, s’y mêle un sentiment de bonheur. Le pays est bien plus beau de l’autre côté des barbelés. En quittant le Maroc, Pierre Loti avait prié pour que le «Moghrib reste bien longtemps encore, muré, impénétrable aux choses nouvelles» et «de s’immobiliser dans les choses passées». Depuis sept ans, le nord a entrepris la conjuration de cette prière. J’y reviendrai la semaine prochaine. Pour l’instant mon billet à la main, je regarde le ferry s’éloigner. J’avais décidé d’ajouter ce week-end espagnol à mon séjour dans ce nord retrouvé.

Sans presse, je suis loin du Liban. Dans notre impuissance collective, c’est mon refuge, contre les raids aériens d’Israël, c’est mon abri.
Je choppe tout de même ce titre : «vous avez été bouffés le jour où le Liban a été bouffé», a lancé à ses pairs arabes le chef de la diplomatie libanaise. C’est poignant, mais c’est faux ! Nous avons été bouffés lorsque l’Irak a été détruit puis envahi, en 73 lorsque la victoire de Sadate s’est transformée en demi défaite, en 67 par la destruction des armées arabes en six jours, plus tôt par la décision d’Atatürk de substituer les lettres latines aux lettres arabes, en 1918 par le démantèlement de l’empire Ottoman et, bien avant, lorsque l’Europe se réveillant, le monde arabo-musulman avait sombré dans une profonde et interminable sieste.

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