Un vendredi par moi

Un vendredi par moi

Mohamed Sassi. Intellectuel et militant de gauche un peu plus à gauche que la gauche. Aujourd’hui un des principaux animateurs du parti socialiste unifié. Tout au long du mois d’août, il a été pris à partie pour avoir pris langue avec des représentants du pouvoir et la peine d’ouvrir son esprit au point de vue de l’autre. Une diarrhée verbale a gerbé de la bush de quelques-uns pour l’accuser de reniement. Une posture qui rappelle l’axe du bien et l’axe du mal. Avec nous ou contre nous. Un imposteur qui lui interdit d’être lui. Intolérable parce qu’intolérant.

Mahdi Elmandjra vient de publier «Valeur des valeurs», un recueil d’articles, de conférences et d’interviews couvrant une longue période allant de 1977 à 2006. L’ouvrage est de ce fait un témoignage sur l’évolution intellectuelle du personnage. En ressort la cohérence. Ses combats de l’aube sont ceux du crépuscule. Seul le ton semble avoir pris un pli. Un mauvais. À la sérénité du début succède une virulence inutile dont on retrouve quelques spécimens dans le texte appelant à «déglobaliser la globalisation».

Dommage. Car Mahdi Elmandjra reste un cas d’exception. Au moment où les élites marocaines étaient empêtrées dans le débat politique des années soixante et soixante-dix, avec la stérilité qui a été souvent la leur, le prospectiviste Elmandjra avait des préoccupations qui «essayaient de tenir compte des changements qualitatifs et des mutations importantes». La constance dans l’application des  réformes que le récent rapport sur le développement humain va installer en clé de voûte du progrès figurait déjà parmi ses soucis majeurs. L’éducation est également très présente et dès 1979, dans «on n’en finit pas d’apprendre», il regrette amèrement qu’il n’y ait pas de place dans notre enseignement pour l’étude de problèmes telles la course aux armements ou l’émancipation de la femme. «Dans ce cas, écrit-il, il n’est peut-être pas exagéré d’affirmer qu’étant donné que les programmes d’études chancellent déjà sous le poids du passé, il ne reste apparemment pas de place pour les besoins de l’avenir».

Mais dans son esprit, cela n’est que l’ustensile du combat de sa vie : le Nouvel Ordre Economique International. Très tôt, il se rend compte que son idéal prend l’eau de partout. Très tôt aussi, il voit se profiler l’ombre de «la nation indispensable», puissante et arrogante. C’est, donc, en toute logique que plus tard il rejette toute analyse qui le forcerait «à considérer le "pouvoir" [américain en l’occurrence] comme le seul référentiel possible et la "superpuissance" comme l’unique indicateur». Dans son plaidoyer pour la diversité, il y a toutefois une inconséquence.  Quand il reprend à son compte le constat pertinent de Braudel – «une civilisation qui n’exporterait pas hommes, façons de penser ou vivre, est inimaginable» – et omet de voir que ce schéma s’applique aussi aux Américains.

Entendons-nous. Il ne s’agit pas de baisser les bras. Mais dans les sciences humaines et sociales, le bon diagnostic n’induit pas forcément la bonne prescription. Le marxisme a apporté la critique la plus pertinente du capitalisme.
L’islamisme de base exprime de la façon la plus criante les humiliations de notre monde. Mais de la même manière que l’un a fourni la mauvaise solution, l’autre est en train de se tromper d’époque. Et je ne crois pas que le Japon ou, plus proche de nous dans les années soixante, la Corée du Sud, modèles de préservation identitaire, se soient construits en rejetant l’Amérique et l’ensemble de ses valeurs. 

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