Un vendredi par moi

Un vendredi par moi

Ahmed Taoufiq ou la réponse cinglante à Al Quaradawi : la fatwa ne peut être du ressort d’un seul individu.  Sa conférence inaugurale des causeries du Ramadan a été un instant particulier. Tout un projet fondé sur la réconciliation de la politique et de la religion à travers la renaissance non pas de la théologie mais des sciences de la religion. Il s’agit de ne plus se comporter avec le Coran «comme un simple code juridique» mais de l’appréhender dans sa dimension de «processus dynamique.» Quelques clés du projet : l’essence de l’être est la liberté. La reproduction d’un modèle historique telle la khilafa est une utopie. Le grand concept de la choura a été mis en panne parce que ses règles n’ont pas été mises en place.  On peut, en conséquence, le transborder, sans rien abjurer, au concept de la démocratie moderne. L’utilisation par le Coran du terme «intrus» d’origine latine «queste» d’où est dérivé le mot justice et juste en français prouve bien que l’Islam est ouvert à ce qui est étranger à son espace de déploiement initial. Enfin, la démocratie fait partie de l’héritage universel auquel les Musulmans ont grandement contribué.  Je ne sais dans quelle mesure Ahmed Taoufiq est en accord avec Youssef Seddik, auteur de «Nous n’avons jamais lu le Coran». Mais les deux hommes ont probablement en commun cette envie de voir l’Islam libéré du carcan dogmatique dans lequel l’ont enfermé les clercs exégètes. J’y reviendrai.

Reste une immense frustration : l’emprisonnement d’une causerie éclectique dans un langage pour élites, inaccessible aux «profanes» cible privilégié du discours de tous les obscurantismes. Là aussi, j’y reviendrai.              

Al Quaradawi, moufti de la chaîne Aljazira, nous «autorise» à recourir, pour l’acquisition d’un logement, à l’empreint bancaire avec intérêt. Il suffirait à ses yeux que l’on se considère comme des immigrés chez nous. Une bourde qui n’égale pas celle du Pape, mais qui n’en est pas moins insultante.
Alors que le Coran stipule que «la piété ne consiste nullement à s’introduire dans les maisons à leur insu […mais] c’est par leurs portes que vous devez entrer dans les demeures», Al Quaradawi a  accédé à l’espace religieux marocain par effraction.
Ethiquement, il a donc fauté, politiquement, l’écouter c’est, au choix, allégeance à élément exogène ou intelligence avec l’étranger.

C’est grave, d’autant qu’il se trompe de chapelle. A cela trois raisons : premièrement, son référentiel fondé sur le principe de la banque islamique nourrie par la manne pétrolière, condamné à terme par la pénurie, n’a aucune valeur, sinon l’éloge de la paresse et la démonétisation de  la vertu du travail.
Deuxièmement, le Maroc est un pays sensible à toutes les influences et affluences pour peu qu’elles soient fécondes. Ouvert à tous les courants d’idées, même lorsqu’ils sont en contradiction avec la doctrine officielle, il reçoit chaque année une panoplie d’invités de tous les coins du monde pour enrichir les débats de ses causeries religieuses.
Troisièmement, Noureddine Affaya me rappelle que le rite malékite au Maroc est assorti de la jurisprudence des finalités (fiqh al maquassid). Elle a pour essence que la loi de Dieu est là où il y a l’intérêt, bien  compris, de l’individu comme de la collectivité, sachant que les deux sont régulés par une dialectique intime. Les Marocains n’ont ainsi pas attendu la bénédiction de la star de la télé passéiste pour emprunter aux banques afin de s’assurer un logement. Notre pape cathodique n’a donc plus qu’à reprendre sa machine à remonter le temps.

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