Un vendredi par moi

Un vendredi par moi

«Humanisme et Islam ; combats et propositions». Mohammed Arkoun vient d’en publier l’édition marocaine*. Le thème par lui-même déjà n’est ni facile ni sans risques. Il n’en est que plus ardu et plus aventureux dès lors qu’il se déroule sur les scènes de la passion déchaînée. Il en faut plus pour impressionner Arkoun.  Le penseur s’est lancé dans une subversion qu’il présente comme «une entrée méthodique dans les processus discursifs et culturels de la littérature de référence dont se servent encore aujourd’hui les gestionnaires de la croyance.» En clair, M. Arkoun propose la mise à plat de l’ensemble du legs, ici musulman donc "thourat", et de le soumettre au feu de la critique afin d’y «intégrer des acquis irrécusables de la modernité».

Il ne s’agit pas de discuter dans cet espace les apports de l’ouvrage. Ce n’est pas le lieu. Ni d’en rendre compte. Ce serait trop sommaire. Mais on ne peut ne pas souligner que la quête d’un humanisme musulman affronte, sans garantie de résultat, une problématique à deux étages immensément compliquée. Le premier étage se situe dans le face-à-face entre un Occident sourd et un monde arobo-musulman autiste. L’auteur  parle de «choc des ignorances cultivées les uns à l’égard des autres par les peuples, les sociétés civiles et les Etats [auxquels] s’ajoutent les systèmes d’inégalités qui opposent les grandes puissances au reste du monde.» Le deuxième étage se situe précisément dans ce reste du monde et particulièrement sa partie que M.Arkoun désigne comme la sphère «arabe-perse-turc». Pris individuellement, Etat par Etat, ou en bloc, aucun de ce groupe traversé par les islams et non par l’Islam,  ne présente une cohésion d’ensemble à même de lui permettre de se présenter en interlocuteur intégriste capable de faire face ; ou en partenaire dont l’ouverture est à même d’offrir des gages de crédibilité indiscutables. Pour autant, l’auteur ne désespère pas. Il décline une méthodologie : «transgresser, déplacer, dépasser». Non sans l’assortir d’un mode d’emploi et à travers l’ouvrage d’une riche bibliographie.

J’ai envie de lui souhaiter bon courage. Car en lisant Mohammed Arkoun, je ne peux m’empêcher de penser à Emmanuel Kant. Pour deux raisons :
La première est que lorsque le philosophe des lumières s’attelle à la construction de son humanisme, Copernic, Galilée, Newton et bien d’autres étaient passés par là. Ils ont redonné au monde physique sa raison scientifique en commençant par remettre la terre à sa place et la gravité dans le bon sens. Son siècle, le 18ème, est le siècle qui voit le capitalisme naissant se rendre compte de tout le profit qu’il peut tirer de la science. L’attrait du gain fait tomber les cloisons et les blocages. L’Europe avait les yeux rivés sur le futur. Le penseur maghrébin, lui, opère dans une société qui regarde l’avenir dans un rétroviseur. Notre espace est un champ aride peuplé, pour une partie, de zombies et, pour l’autre, de consommateurs frustrés de la production scientifique et technologique de l’autre.
La deuxième raison réside dans l’échec historique de l’humanisme, du moins dans les rapports, forcément de force, des puissances du moment avec le reste du monde. E. Kant n’en était pas dupe. Il savait qu’il était dit très difficile de libérer les Hommes de ce qu’ils considèrent comme leurs « intérêts vitaux.» Ni sa production – notamment le traité «vers la paix perpétuelle» – ni celle de ses pairs n’ont pu empêcher les atrocités que l’Europe allait se faire subir avant de les faire subir aux autres peuples d’Afrique et d’Asie. M.Arkoun le sait : la reprise du relais au troisième millénaire, en solitaire, par les Etats-Unis d’Amérique n’en est que la perpétuation. Est-ce un hasard d’ailleurs si Robert Kagan**, un des idéologues des néoconservateurs américains, s’en prend au post-modernisme européen en raillant précisément l’univers kantien ?

*    Editions Marsam.
** «La puissance et la faiblesse», Plon.

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