Un vendredi par moi

Un vendredi par moi

J’ai hésité. Commencer par «Le voyage»* de François Cavanna ou «Le Maroc des heures françaises»** de Abdeljlil Lahjomri. Bien que datant mais mis à jour, l’ouvrage du directeur du Collège royal  présente un matériau toujours d’actualité. De surcroît provoquant la curiosité. Ou provoquant tout court. Il démontre que le mépris occidental de l’Arabe, intensifié par l’expansion coloniale, «se préparait dans l’inconscient collectif depuis des siècles.» Pour le Maroc depuis Montaigne. A. Lahjomri const  «sauveur d’une civilisation jusque-là ennemie.» Assurément un paravent, comme il dit. L’impact n’en est pas moins réel. Les prémisses du début de sortie d’une longue nuit de sommeil. Et d’un point à l’autre, tout une thèse qui déborde de sérieux. J’y reviendrai.

J’ai donc fait mon choix. En parfait hédoniste, celui de la facilité. La plongée dans un roman, le plaisir des libertés légalistes que prend  Cavanna avec l’écriture. Personnage hors norme. Il est cofondateur de Hara-Kiri Hebdo qui deviendra par la suite Charlie Hebdo. Les titres et les textes suicidaires, Hara-Kiri porte bien son nom. Le journaliste a une jolie définition de la liberté : elle «consiste à faire tout ce que permet la longueur de la chaîne», mais visiblement n’en prend pas la juste mesure. L’hebdo collectionne les interdictions. Un titre, «Bal tragique à Colombey : 1 mort», suite à la mort du général de Gaulle, une parodie des titres des journaux qui avaient accompagné, une semaine auparavant,  l’incendie d’un dancing où périrent des dizaines de jeunes, lui vaut, en 1970, sa plus belle disparition des kiosques.
En france, terre des droits de l’Homme, deux siècles après la révolution, on interdisait encore un journal pour avoir été «bête et méchant».

1492 !! Le roman débute en cet an de grâce pour les Chrétiens : Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, «Les "rois catholiques" [venaient de] laver le dernier lambeau de terre d’Espagne de la souillure mahométaine.» N’y faites pas attention. L’auteur est un irréligieux. Il ne croit pas à l’enfer car y vont seuls qui y croient.  Le narrateur qu’il se choisit pour le roman, natif chrétien, a tout de même servi en mercenaire dans les rangs des Maures. Et s’il parle ainsi c’est juste pour se faire le porte-parole des maîtres de l’instant. Ceci pourrait nous ramener au constat de A. Lahjomri sur la politique orientaliste de dépersonnalisation. Elle a bien connu ici le commencement de sa culminance. Mais c’est dit, on le garde pour plus tard.

1492. Désoeuvré, le héros de Cavanna se retrouve malgré lui à bord du Santa Maria avec Christophe Colomb en partance sans le savoir à la découverte de l’Amérique. Désoeuvré encore, il s’invite au gré du hasard dans l’intimité de «Felipa Muniz Perestrello, l’épouse légitime devant Dieu de l’Amiral. S’entame un dialogue clandestin avec une passagère clandestine. Les femmes n’étaient pas tolérées à bord. Il en tombe follement amoureux et l’on est autorisé de se demander quel autre endroit s’éprendre passionnément d’une femme mieux qu’un espace d’où elle est bannie. Mais peu importe l’histoire mêlant les faits historiques et l’imaginaire. Le plaisir est amusement. A qui d’autre viendrait l’idée de parler d’accorte pour évoquer une paysanne à la fois gracieuse et apte à l’amour, et de cotillon pour dire le jupon qu’on aimerait courir ? Le ravissement est lecture. Extrait : «J’attends le miracle. Sans prier. Je ne crois ni à Dieu ni au diable. Le miracle viendra s’il veut, moi je ne l’appellerai pas. On a sa fierté. Celui-ci est long à se manifester. Je me résigne à une mort particulièrement humiliante quand une voix tombe du ciel. Voix d’ange. Non, beaucoup mieux : voix de femme […] Elle dit: celui-là, laisse le entrer.»

* Ed. Albin Michel
** Ed. Marsam & Stouky

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