Un vendredi par moi

Abdelhak Azzouzi a publié récemment  un ouvrage sur l’autoritarisme et les aléas de la transition démocratique dans les pays du Maghreb*. C’est une thèse de doctorat d’Etat que ce jeune universitaire mais déjà chercheur installé a soumise à la révision pour «la rendre accessible à un large public.» Son mérite premier est qu’elle est très actuelle, ce qui lui permet de prendre en compte les évolutions que le monde arabe en général et les trois pays du Maghreb (Maroc, Algérie et Tunisie) en particulier ont connues au cours des deux dernières décennies. C’est dire combien il serait saugrenu d’aborder, par exemple, l’autoritarisme marocain de l’après alternance consensuelle de 1998 et du nouveau concept de l’autorité de la même manière qu’on l’aurait approché dans le Maroc d’avant les années quatre-vingt-dix.

Sa méthode est fondée sur la transitologie qu’il a auparavant visitée pour en critiquer les défaillances et en combler les insuffisances. Objectif : battre en brèche les clichés tétanisants et sortir des sentiers battus que ne cesse d’emprunter un certain universalisme des valeurs occidentales non loin de l’intégrisme. Et il y réussit plutôt bien pour arriver subrepticement à affirmer que c’est un tort de considérer «l’autoritarisme [arabe] comme consubstantiel à la tradition.» Ainsi le déficit démocratique et le sous-développement économique ne sont pas une fatalité pour nous. Sa démonstration, il ira la chercher essentiellement en Inde probablement expérience plus éloquente que celle des latino-américains : «Les indiens n’ont pas trahi leur tradition et pourtant apparaissent comme des chercheurs redoutables, des industriels remarquables et fidèles à leur démocratie représentative.»

Que faire alors ? Procéder d’abord par une « relecture des prérequis » de la transition. Puis disséquer la réalité maghrébine en partant de ce que j’appellerais abusivement un postulat optimiste : «La mise en place des règles qui déterminent le fonctionnement des institutions "démocratiques», écrit-il, imposent des contraintes pour les pouvoirs autoritaires et des risques permanents de dérapage en ce sens que, si, dans un premier temps, elles ont favorisé la reformulation ou la reproduction de l’autoritarisme, dans un deuxième temps, elles peuvent favoriser la démocratisation.» Même si elles sont «initiées par le haut», qui en contrôle le rythme et l’ampleur, pour combler les besoins des régimes maghrébins d’élargir leurs bases «sans perdre aucune influence sur la restructuration du champ politique […]», ces dynamiques sont «susceptibles d’échapper aux calculs originaux». Pouvait-on dire plus savamment qu’il est quasi impossible de coucher dans le même lit avec la démocratie, même en lui faisant des infidélités, sans qu’il arrive un moment ou l’on devrait l’épouser pour de bon ?

L’envahissement, au Maroc, du champ de la sacralité et de ses symboles par Al Adl Wal Ihssane ainsi que les tentatives de son cantonnement par le jeu de séduction entre le pouvoir et le PJD méritent approfondissement. Les réticences de A Azzouzi sur la conditionnalité du développement économique comme sine qua non au développement de la démocratie restent à discuter. De mêmes, ses jugements et constats sur la dépendance des élites à l’égard de l’Etat, leur cooptation par le pouvoir, l’incapacité des sociétés civiles maghrébines à s’inscrire «dans un cadre d’autonomie mais aussi de complémentarité avec la société politique» peuvent paraître comme des lieux communs. Il n’en demeure pas moins qu’à ce niveau comme pour tous les autres pans de son ouvrage, A Azzouzi y va avec le questionnement d’une réalité en mouvement et non pas figée par le regard de l’anthropologue paresseux que l’auteur prend un plaisir non contenu à épingler.

* «Autoritarisme et aléas de la transition
démocratique dans les pays du Maghreb»,
Ed. L’Harmatan    

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